Et cette jeune fille au nom mélodieux, est-elle belle?

XIII

Je ne sais pas si elle est belle; je sais que chaque jour je la trouve plus semblable à ce que j'étais aux jours de ma première jeunesse. Elle est de ces femmes en qui réside, à leur insu même, un mystère sacré d'ineffable tristesse. Sous sa longue paupière, on sent une force attirante et douce. Elle a des alternatives subites et singulières de gaieté sans cause et d'abattement mélancolique; il lui prend des rires d'enfant à propos de rien; puis, tout à coup, on voit le rayon disparaître à ses beaux yeux, une ombre pâlit son front, ses joues se décolorent, tout son corps semble s'affaisser sous un poids invisible; elle ressemble alors à un palmier du désert, dont les feuilles droites et fières s'inclinent soudain et s'abaissent tristement sous le souffle orageux du simoun qui passe. Comme rien n'a été faussé en elle par le monde ou l'éducation (elle ne s'est jamais éloignée de sa mère et n'a jamais quitté la vallée), comme ses idées et ses sentiments n'ont pas été froissés par l'expérience, elle est à la fois enthousiaste et sensée, naïve et forte; son âme a des clartés merveilleuses; on sent que toutes les espérances y ont un libre accès, et que tous les dévouements s'y trouveraient à l'aise.

XIV

Tu l'aimeras, Julien; car cette femme est ce que tu aurais été si le vent aride du monde n'avait flétri dans ton coeur la fleur de l'idéal. Tu l'aimeras, parce qu'il est impossible qu'un être aussi semblable à toi ne t'inspire pas un sentiment durable. On dit que l'amour naît des oppositions, des contrastes; que les caractères forts subjuguent les natures faibles, que les imaginations vives séduisent les esprits positifs, que les ardeurs du sang méridional s'allument surtout à la vue des froides beautés du nord; cela est vrai pour la plupart des hommes, chez lesquels une vie désordonnée a perverti les primitifs instincts. La curiosité pousse alors l'un vers l'autre les êtres les plus dissemblables, parce que, pour les coeurs et les sens blasés, l'amour n'est qu'un accident, une surprise, une mutuelle recherche de l'imprévu, une sorte de jeu dont les combinaisons sont plus variées quand les esprits sont plus contraires. Mais l'amour vrai et profond, cet amour si différent de l'autre par son essence et sa durée, qui naît sans effort, qui grandit sans secousse, et sur lequel le temps est sans puissance, celui-là, Julien, c'est le rapprochement naturel d'éléments semblables, c'est l'harmonie de deux coeurs au timbre pareil, c'est l'accord mystérieux que rendent deux âmes prédestinées, quand le doigt de Dieu vient à s'y poser aux heures de jeunesse et d'enthousiasme. Tu aimeras Gemma.

XV

Que devenez-vous, Aurélie? Depuis deux mois je n'ai pas reçu une seule ligne de vous. M'auriez-vous oublié Oh! cela n'est pas possible. Seriez-vous malade? Pourquoi ne pas me le faire savoir? Toutes les félicités du ciel et de la terre, ne savez-vous pas que je les quitterais à l'instant sur une parole de vous? Aurélie, ma mère, écrivez-moi.

XVI

Au moment où tu recevras cette lettre, mon cher Julien, j'aurai quitté la France. Dans très-peu de jours, je serai à Rome et j'y prendrai le voile au couvent de la Trinita-dei-Monti. Depuis bien des années c'était un projet arrêté dans mon esprit; mais Dieu a toujours envoyé sur mon chemin quelqu'un de plus malheureux que moi à secourir, de plus chancelant à fortifier. Maintenant je crois avoir acquis le droit de songer à mon repos. Tu es heureux; tu vas épouser la femme que tu aimes. Je n'ai plus rien à faire ici-bas. Si tu as une fille, appelle-la Aurélie. Ce nom, je vais le quitter comme le dernier anneau qui m'attache à un monde dont je ne dois plus me souvenir. Écris-le en caractères ineffaçables dans ton coeur, et qu'il y rappelle toujours une affection qui fut sans partage et sans bornes. Adieu, Julien.