—Et nous revenez-vous cette fois tout de bon?

Tout de bon, en vérité, madame, reprit le comte. Je mets fin à ma vie voyageuse. Je viens d'acheter un petit hôtel dans votre rue. Incessamment je vais en Bretagne pour arranger mon vieux manoir, refaire des baux qui n'ont pas été augmentés depuis vingt ans, et chasser un fripon de régisseur qui m'a indignement volé, à ce qu'on m'écrit. Puis une fois de retour, vous verrez en moi un homme de tous points recommandable.

—Contez-moi donc ce que vous êtes devenu pendant ces quatre années?

—Ce que je suis devenu, madame, reprit M. de Kervaëns en flattant d'une main fort belle, qu'il avait négligemment dégantée, la fine encolure de son cheval, ce serait bien long à vous dire. J'ai voyagé comme Joconde, comme Childe-Harold, comme le Juif errant; j'ai vu l'Italie, la Grèce, Constantinople, la Russie, et même en passant, un peu de Danemark, ma parole d'honneur. J'ai observé profondément, et conclu de mes observations que les hommes étaient partout aussi maussades, mais que les femmes n'étaient nulle part aussi charmantes qu'à Paris; voilà pourquoi je suis revenu.

Un sourire passa sur les lèvres de la sérieuse Nélida.

—Je vois que vous êtes resté le même, dit la vicomtesse; toujours railleur, toujours…

—Me permettrez-vous de vous présenter mes hommages? interrompit M. de
Kervaëns.

—Non-seulement je vous le permets, mais je vous invite à venir dès demain. J'ai quelques personnes, nous danserons un peu.

—Mademoiselle voudra-t-elle me garder une valse? dit M. de Kervaëns, curieux d'entendre enfin le son de voix de cette belle jeune fille silencieuse.

—Je ne valse jamais, monsieur, répondit Nélida.