Au bout de quelques instants d'un silence causé par un mélange d'effroi et de plaisir:—O mon Dieu, reprit la jeune fille, si l'on nous voyait! Regarde donc, je crois que la fenêtre de ma tante est ouverte.

Guermann leva les yeux; le soleil donnait en plein sur les croisées du château et les faisait étinceler comme des diamants; il n'y avait personne au balcon de la vicomtesse d'Hespel.

—Elle ne nous reconnaîtrait pas de si loin, dit-il; d'ailleurs elle n'est pas là; puis le grand mal si elle nous reconnaissait!

—Tu n'as donc pas peur d'être grondé, toi, reprit la jeune fille qui se rassurait peu à peu; qu'est-ce que dit donc ta mère quand tu fais ce qu'elle défend?

—Oh! d'abord, ma mère n'a pas le temps de me défendre grand'chose; et puis, Nélida, quand je fais quelque chose de mal, elle ne gronde pas, elle pleure.

—Et alors?

—Et alors, je l'embrasse.

—Et alors?

—Et alors elle prend un air moitié fâché, moitié content, et elle me dit: «Méchant enfant! il faudra donc toujours tout te pardonner!» Je sais cela d'avance.

En devisant ainsi, les deux enfants étaient arrivés à une partie de l'étang obstruée par une masse de roseaux et d'autres plantes aquatiques. Guermann écarta avec précaution une touffe de joncs dont les soyeuses aigrettes semblaient des flocons de neige oubliés par l'hiver au sein de cette luxuriante verdure; et Nélida poussa un cri de joie en apercevant le nid de sarcelles, où reposaient, doucement échauffés par un rayon de soleil, huit ou dix petite oeufs d'un fauve verdâtre, polis et luisants, charmants à voir. Elle contempla longtemps ce spectacle nouveau pour elle; jamais rien de semblable ne s'était offert à sa vue; car elle était de ces tristes enfants des villes à qui la nature demeure étrangère, qui ne se sont jamais éveillés au chant de l'alouette, qui n'ont jamais cueilli la mûre sauvage sur la tige épineuse, et qui n'ont pas vu le papillon délivré ouvrir ses jeunes ailes dans l'atmosphère embaumée d'avril. Depuis la mort de ses parents, qu'elle avait perdus tous deux comme elle était encore au berceau, Nélida de la Thieullaye, confiée au soin de sa tante, la vicomtesse d'Hespel, avait à peine quitté Paris. Cette année pourtant, la vicomtesse s'était décidée à passer deux mois dans ses terres; mais là encore, elle craignait pour Nélida les pernicieux effets du soleil et de la rosée, et, de peur des loups, des serpents, des chauves-souris et des crapauds dont elle avait horreur, elle la laissait très-rarement sortir. Elle lui avait interdit surtout de dépasser jamais l'enceinte du parc, fermé de trois côtés par un grand mur, et de l'autre par l'étang où Nélida s'aventurait en cet instant, malgré les défenses les plus formelles.