… Le tonnerre avait cessé de gronder; un vent du nord s'était levé et balayait l'orage; l'horloge de la chapelle venait de sonner quatre heures. Aux lueurs incertaines de l'aube, les passereaux endormis sur les toits s'éveillaient un à un et s'entr'appelaient, à de longs intervalles, d'une note mélancolique. Saisie par le froid pénétrant de ces heures qui précèdent le lever du soleil, à peine vêtue, assise immobile dans un grand fauteuil de bois noir adossé à la cheminée où le vent engouffré poussait des mugissements lamentables, madame de Kervaëns, seule en présence de Dieu, luttait contre l'angoisse croissante d'une agonie qui allait tracer à son beau front un premier pli ineffaçable. Tout à coup elle crut entendre, dans le corridor qui conduisait à sa chambre, un bruit de pas; sa respiration demeura suspendue… Plus de doute, les pas se rapprochaient, s'arrêtaient à sa porte, la clef tournait dans la serrure… Qui pouvait-ce être à une telle heure de la nuit, après une telle soirée? Quel autre que celui auquel elle n'avait cessé de songer? En effet, c'était Guermann.

Elle n'éprouva, en le voyant, ni surprise, ni effroi, ni colère. Elle savait que leur heure à tous deux était venue et que les paroles qu'ils allaient échanger seraient l'arrêt suprême. Plusieurs minutes s'écoulèrent dans une attente solennelle.

—Vous faites bien de garder le silence, dit Guermann en s'approchant, je ne supporterais pas de vous en ce moment une parole amère, et je sais que vos lèvres désormais n'en prononceront plus d'autres. Je pars. J'ai voulu vous voir une dernière fois avant de quitter ces lieux que vous m'avez tant fait aimer et que vous me faites tant haïr. J'ai voulu vous dire un adieu éternel, par cette nuit de tempête si semblable à mon coeur, avant que les ténèbres ne fussent entièrement dissipées; car vous êtes si belle, ajouta-t-il d'un accent plus ému, que si je vous voyais encore à la pleine clarté du jour, tout mon orgueil s'évanouirait, je tomberais sans force à vos pieds, vous ne verriez en moi que votre esclave. Il ne faut pas qu'il en soit ainsi; je ne le veux pas; vous n'aurez pas ce triomphe. Vous êtes un coeur sans amour; nul ne sera jamais conduit par vous aux sphères radieuses; vous n'avez de Béatrix que la beauté. C'en est fait, je le sens bien, il n'y aura plus pour moi, ici-bas, ni amour, ni félicité, ni gloire, car tout cela était en vous, était vous. Vous, telle que vous auriez pu être, si j'avais su allumer dans votre âme une étincelle du feu qui consume la mienne, mais non pas vous telle que vous êtes: vous insensible et froidement prudente; vous qui fermez vos yeux à l'évidence d'un amour impérissable, pour demeurer, languissante et énervée, dans les vulgaires liens d'une égoïste sagesse…

Adieu, pauvre femme sans courage, dit-il en posant lentement sa main sur la tête courbée de Nélida frémissante. Adieu, ma sainte chimère, ma noble espérance, adieu, ma part d'immortalité… Puissent tous les pardons du ciel descendre sur votre front pâli! Puisse la connaissance du mal que vous faites vous être à jamais épargnée!… Adieu.

—Vous ne partirez pas seul! s'écria Nélida en se levant et saisissant le bras de Guermann… Vous ne partirez pas seul, car je vous aime!

Un éclair de bonheur et d'orgueil illumina les yeux de l'artiste; les battements de son coeur s'arrêtèrent, un tremblement convulsif courut dans tous ses membres; il faillit tomber à la renverse.

—Vous auriez ce courage insensé? s'écria-t-il enfin, sans oser lever les yeux sur Nélida, tant il craignait de s'abuser encore; vous seriez capable d'un dévouement si sublime?

Et sa bouche, en parlant ainsi, se contractait malgré lui avec ironie.

—Je me sens tous les courages, hors celui du mensonge, dit-elle.

Pour toute réponse, Guermann l'attira sur son coeur ivre d'amour… Il n'est donné à aucune parole d'exprimer de tels transports succédant à un tel martyre. Le rêve de son âme ardente s'accomplissait au moment où il croyait le voir s'évanouir; l'impossible était réalisé; Nélida lui appartenait; le ciel et la terre n'étaient plus assez vastes pour son bonheur.