Un mois se passa ainsi, mois d'enchantements toujours renouvelés et de perpétuelle magie. Nul ne saurait concevoir, s'il ne l'a ressenti, quelle immense puissance de félicité recèle le coeur de l'homme, quand il a rejeté courageusement tout ce qui fait obstacle, et que, loin des haines jalouses, loin des soucis de la vie vulgaire, loin du monde et de son influence flétrissante, il s'abandonne avec sincérité à l'ardeur de dévouement et d'amour que Dieu a mise en lui. Ô vous, qui avez bu à la coupe d'ivresse, vous vous plaignez qu'elle se soit brisée dans vos mains, et que les éclats de son pur cristal vous aient fait des blessures inguérissables! Âmes lâches! coeurs pusillanimes! n'insultez pas à votre infortune, elle est sacrée. Vous êtes les élus du destin; vous avez approché Dieu autant qu'il est donné à la faiblesse humaine; vous avez sondé, dans vos joies et dans vos douleurs, dans vos désespoirs et dans vos extases, tout le mystère de la vie.
XVII
Un matin, en s'éveillant, Nélida sentit un froid assez vif et aperçut, par l'étroite fenêtre du chalet où elle venait de passer une semaine, la cime de la montagne qu'elle avait gravie la veille, couverte d'un manteau blanc, dont l'éclat éblouit ses yeux. C'était la première neige tombée, c'était le vent du nord qui surprenait le vallon et annonçait l'hiver. Il fallait songer à un abri plus sûr; la vie nomade allait devenir impraticable. Guermann proposa de passer la mauvaise saison à Genève. Il y avait un ami, un ancien camarade, qui avait quitté la peinture pour succéder à ses parents dans un honnête négoce dont les bénéfices lui assuraient une existence aisée.
—Il m'aidera à vous établir commodément, dit Guermann à Nélida, qui ne voyait pas sans chagrin la nécessité de quitter le chalet solitaire; et puis, pardonnez-moi de vous entretenir de mes soucis, il me facilitera le moyen d'ouvrir un atelier, de donner des leçons, de faire peut-être quelques portraits; car mon petit pécule ne saurait durer toujours; et, vous savez nos conventions, vous savez que vous êtes devenue la compagne d'un bohémien, d'un artiste sans fortune, qui ne touchera jamais une obole de vos richesses; vous savez que vous avez consenti à partager sa misère…
—Quand partons-nous? dit Nélida en mettant sa belle main blanche sur la bouche de Guermann, pour lui imposer silence.
Ils firent lentement les préparatifs du départ. Nélida avait tout un trésor précieux à garantir des accidents du voyage: des plantes cueillies dans les sentiers alpestres, des cristallisations trouvées sur le bord des glaciers, des morceaux de jaspe et d'agate, des plumes de grèbe, et de ces jolis ouvrages découpés et sculptés par les pâtres de la montagne, dans le bois tendre de l'if et dans les cornes du chamois. Les joies naïves de la contemplation se perpétuent dans les coeurs purs à travers les rudes épreuves de la vie.
Trois jours de route les conduisirent à Genève.
Ils descendirent à l'auberge. Guermann sortit aussitôt pour aller à la recherche de son ami; ce fut la première fois, depuis sa fuite, que Nélida se trouva seule. Son premier mouvement, en se sentant libre pour plusieurs heures, car Guermann devait s'occuper de leur établissement et ne rentrerait pas, selon toute apparence, avant la fin du jour, ce fut d'ouvrir son portefeuille de voyage et de prendre ce qui était nécessaire pour écrire des lettres. Elle éprouvait, depuis quelque temps, un besoin insurmontable qu'elle avait réprimé jusqu'ici, de peur de déplaire à Guermann: elle voulait écrire à sa tante et même à son infidèle amie, non pour s'excuser à leurs yeux, ni pour implorer un humiliant pardon, mais pour leur dire à toutes deux une parole affectueuse, pour les assurer encore une fois de sa tendresse. Elle prit la plume et traça d'une main ferme les lettres qu'on va lire.
À LA VICOMTESSE D'HESPEL.
«Ma chère, ma bien-aimée tante, que vais-je vous écrire? hélas! que puis-je vous écrire? Je ne saurais me justifier, moins encore accuser personne. Je connais ma faute, je la déplore; j'en souffre et j'en souffrirai jusqu'à ma dernière heure. Mais du moins qu'il me soit permis de repousser de toutes mes forces le reproche d'ingratitude, d'indifférence ou d'oubli que vous me faites peut-être. Non, ma chère tante, rien n'est effacé dans mon coeur; vos bontés maternelles, vos indulgences infinies, tout s'y grave chaque jour en traits plus profonds. Je n'ose me flatter de vous revoir; ma destinée me condamne à l'isolement; mais laissez-moi espérer que, si nous ne devons plus nous retrouver en ce monde, nos prières du moins se rencontreront aux pieds du Seigneur. Je m'estimerai bien heureuse d'avoir parfois de vos nouvelles, et vous me combleriez de reconnaissance si vous ne me les faisiez point trop attendre.»