Rentré dans ma chambre solitaire, je me mis à penser à elle et à sa courtoisie, et en y pensant je tombai dans un doux sommeil où m'apparut une vision merveilleuse.

Il me sembla voir dans ma chambre un petit nuage couleur de feu dans lequel je distinguais la figure d'un personnage d'aspect inquiétant pour qui le regardait[3]; et il montrait lui-même une joie vraiment extraordinaire, et il disait beaucoup de choses dont je ne comprenais qu'une partie, où je distinguais seulement: «Ego dominus tuus[4] Il me semblait voir dans ses bras une personne endormie, nue[5], sauf qu'elle était légèrement recouverte d'un drap de couleur rouge. Et en regardant attentivement, je connus que c'était la dame du salut, celle qui avait daigné me saluer le jour d'avant. Et il me semblait qu'il tenait dans une de ses mains une chose qui brûlait, et qu'il me disait: «Vide cor tuum[6] Et quand il fut resté là un peu de temps, il me semblait qu'il réveillait celle qui dormait, et il s'y prenait de telle manière qu'il lui faisait manger cette chose qui brûlait dans sa main, et qu'elle mangeait en hésitant. Après cela, sa joie ne tardait pas à se convertir en des larmes amères; et, prenant cette femme dans ses bras, il me semblait qu'il s'en allait avec elle vers le ciel.

Je ressentis alors une telle angoisse que mon léger sommeil ne put durer davantage, et je m'éveillai.

Je commençai aussitôt à penser, et je trouvai que l'heure où cette vision m'était apparue était la quatrième de la nuit, d'où il résulte qu'elle était la première des neuf dernières heures de la nuit.[7] Et tout en songeant à ce qui venait de m'apparaître, je me proposai de le faire entendre à quelques-uns de mes amis qui étaient des trouvères fameux dans ce temps-là. Et, comme je m'étais déjà essayé aux choses rimées, je voulus faire un sonnet dans lequel je saluerais tous les fidèles de l'Amour, et les prierais de juger de ma vision. Je leur écrivis donc ce que j'avais vu en songe:

A toute âme éprise et à tout noble coeur[8]
A qui parviendra ceci
Afin qu'ils m'en retournent leur avis,
Salut dans la personne de leur Seigneur, c'est-à-dire l'Amour.
Déjà étaient passées les heures
Où les étoiles brillent de tout leur éclat,
Quand m'apparut tout a coup l'Amour
Dont l'essence me remplit encore de terreur.
L'Amour me paraissait joyeux.
Il tenait mon coeur dans sa main
Et dans ses bras une femme endormie et enveloppée d'un manteau.
Puis il la réveillait et, ce coeur qui brûlait,
Il le lui donnait à manger, ce qu'elle faisait, craintive et docile,
Puis je le voyais s'en aller en pleurant.[9]

Il vint plusieurs réponses à ce sonnet, et des opinions diverses furent exprimées. Parmi elles fut la réponse de celui que j'appelle le premier de mes amis. Il m'adressa un sonnet qui commence ainsi: «Il me semble que tu as vu la perfection....»[10] Et de là date le commencement de notre amitié mutuelle, quand il sut que c'était moi qui lui avais fait cet envoi. La véritable interprétation de ce sonnet ne fut alors saisie par personne. Mais aujourd'hui elle est saisie par les gens les moins perspicaces.[11]

NOTES:

[1] Dante avait alors 18 ans et Béatrice à peu près 17.

[2] Nel gran secolo.

[3] Ce personnage était l'Amour.