Et il me sembla qu'il (l'Amour) me disait encore quelques mots, c'est-à-dire: «Qui voudrait y regarder de tout près appellerait cette Béatrice l'Amour; à cause de la ressemblance qu'elle a avec moi.»
Alors moi, en y repensant, je me proposai d'écrire quelques vers à mon excellent ami (en taisant ce qu'il me paraissait convenir de taire), croyant que son coeur était occupé encore de la beauté de la belle Primavera[6]. Je fis donc le sonnet suivant:
J'ai senti se réveiller dans mon coeur[7]
Un esprit amoureux qui dormait;
Puis, j'ai vu venir de loin l'Amour
Si joyeux qu'à peine si je le reconnaissais.
Il disait: il faut maintenant que tu penses à me faire honneur.
Et il souriait à chacun des mots qu'il prononçait.
Et comme mon Seigneur se tenait près de moi,
Je regardai du côté d'où il venait
Et je vis Monna Vanna et Monna Rice[8]
Venir de mon côté,
L'une de ces merveilles après l'autre.
Et, comme je me le rappelle bien,
L'amour me dit: celle-ci est Primavera,
Et celle-là a nom Amour, tant elle me ressemble.[9]
NOTES:
[1] Guido Cavalcanti.
[2] Giovanna, Jeanne.
[3] Primavera, printemps.
[4] Prima verrà, elle viendra la première.
[5] Je suis celui qui crie dans le désert: préparez la voie du Seigneur.
[6] Il paraît que Guido, lorsque ce sonnet fut écrit, avait cessé d'être épris de Giovanna.