—Vous êtes donc ce Virgile dont la voix immortelle retentit à travers les siècles? ô gloire des poëtes! la mienne est d'avoir connu vos oeuvres; je les consacrai dans mon coeur, et c'est de vous que j'appris à former des chants dignes de mémoire. Mais voyez ce monstre qui me poursuit, et tendez-moi la main, illustre et sage; car je chancelle d'épouvante, ma chaleur m'abandonne.
—Prends donc une autre route, me dit-il en voyant mes larmes, si tu veux fuir ce lieu fatal; car la louve qui t'épouvante garde éternellement le passage de la colline; et quiconque oserait le franchir y laisserait la vie: elle ne connut jamais la pitié, et la pâture irrite encore son insatiable faim. Dans ses amours, elle s'accouple avec différents animaux, et se fortifie de leur alliance. Mais je vois accourir le lévrier généreux [6] qui doit la faire expirer dans les tourments; il naîtra dans les champs de Feltro [7]: incorruptible et magnanime, il sauvera ces malheureuses contrées, pour qui tant de héros versèrent leur sang, et poursuivra la louve jusqu'à ce qu'il la précipite aux enfers, d'où jadis elle fut déchaînée par l'envie. Maintenant, si ton salut te touche, tiens, il est temps de suivre mes pas, et je te conduirai aux portes de l'éternité: c'est là que tu entendras les cris du désespoir qui invoque une seconde mort; et que tu contempleras, dans leurs antiques douleurs, les premiers enfants du ciel [8]; tu y verras encore les âmes heureuses, au milieu des flammes, par l'espérance d'être un jour citoyennes des cieux. Mais si tu veux t'élever ensuite à ce séjour de gloire, je t'abandonnerai à des mains plus dignes de te conduire [9]; car le chef de la nature me défend à jamais l'approche de son domaine, pour avoir méconnu sa loi. Souverain maître des mondes, c'est là qu'il règne; il a posé son trône dans ces lieux, et ils sont devenus son héritage. Heureux ceux qu'il y rassemble sous ses ailes!
—Ô grand poëte! m'écriai-je, je vous conjure, par le Dieu qui vous fut inconnu, de me guider vers ces royaumes de la mort; et pour que je me dérobe à des malheurs sans terme, faites aussi que j'entrevoie les portes confiées au prince des apôtres.
Aussitôt le fantôme s'avança, et je marchai sur ses traces [10].
NOTES
SUR LE PREMIER CHANT
[1] Les commentateurs se sont beaucoup exercés sur cette forêt, sur la colline et sur les trois animaux; nous ne les suivrons point dans toutes ces allégories. Il suffit de savoir que Dante devint homme public à l'âge de trente-cinq ans, ce qu'il exprime par ces mots: «J'étais au milieu de ma course;» et qu'à cette époque il eut à combattre l'hydre du gouvernement populaire et les discordes publiques dont Florence était agitée. La forêt peut être l'allégorie de cette idée, puisqu'au quatorzième Chant du Purgatoire il appelle sa patrie trista selva.
[2] La colline représente l'état heureux où Dante aspirait, après tous les dégoûts que lui avait donnés sa patrie. Mais il ne peut y parvenir sans descendre auparavant aux Enfers, où il puisera, dans les entretiens de ses compatriotes morts et dans le spectacle de tous les crimes et de leurs supplices les lumières qui lui sont si nécessaires pour arriver à la colline, ce dernier but de l'ambition du sage. Nous observerons que, par ces paroles: tant ma léthargie fut profonde, et par un autre passage qu'on trouve au Paradis, le poëte insinue très-clairement que son voyage n'est qu'une longue vision et que tout s'est passé en songe.
[3] On suppose ordinairement que le monde a commencé au printemps, et que le soleil entre alors dans le signe du bélier. Le poëte fait allusion à ces deux idées également fausses: mais ce qui est certain, c'est qu'il répète, en plusieurs endroits de son poëme, qu'il était descendu aux Enfers le soir du Vendredi-Saint, à l'entrée du printemps.
[4] Les trois animaux désignent, suivant les commentateurs, la luxure, l'ambition et l'avarice, c'est-à-dire les passions de la jeunesse, de l'âge mûr et de la vieillesse. Mais peut-être que ce triple emblème ne regarde que la cour de Rome, qui, pour asservir l'Italie, était tour à tour panthère séduisante, lionne superbe ou avare louve, et s'alliait, suivant ses intérêts, aux différentes puissances.