Certes, il serait dur de dire quelle était cette forêt sauvage, profonde et ténébreuse, où j'ai tant éprouvé d'angoisses, que la mort seule me sera plus amère: mais c'est par ses âpres sentiers que je suis parvenu à de hautes connaissances, que je veux révéler, en racontant les choses dont mon oeil fut témoin.
Je ne puis rappeler le moment où je m'engageai dans la forêt périlleuse, tant ma léthargie fut profonde! mais je marchais avec effroi dans des gorges obscures, lorsque j'atteignis le pied d'une colline qui les terminait; et, levant mes yeux en haut, je vis que son front s'éclairait déjà des premiers rayons de l'astre qui guide l'homme dans sa route [2].
Alors mon sang, qu'une nuit de détresse avait glacé, se réchauffa dans mes veines; et comme celui qui s'est échappé du naufrage, et qui, tout haletant sur le bord de la mer, y tourne encore les yeux et la contemple, ainsi je m'arrêtai, et j'osai sonder d'un oeil affaibli ces profondeurs d'où jamais ne sortit un homme vivant.
Après avoir un peu reposé mes membres épuisés, je commençai à gravir péniblement cette côte solitaire; mais à peine je touchais à ses bords escarpés, qu'une panthère, peinte de diverses couleurs, sauta légèrement dans mon sentier, et me défendit si bien l'approche de la colline, que je fus souvent tenté de retourner en arrière.
Le jour naissait, et le soleil montait sur l'horizon, suivi de ces étoiles qui formèrent son premier cortége lorsqu'il éclaira d'abord le prodige de la création [3]. Cette saison fortunée, le doux instant du matin, et les couleurs variées de la panthère me donnaient quelque confiance; mais elle fut bientôt troublée à la vue d'un lion qui m'apparut, et qui, marchant vers moi, la tête haute, fendait l'air frémissant, avec tous les signes de la faim homicide.
Une louve le suivait [4], et son effroyable maigreur expliquait ses désirs insatiables: elle avait déjà dévoré la substance des peuples. Son funeste regard me remplit d'une telle horreur, que je perdis l'espoir et le courage de monter sur la colline. Semblable à celui qui ouvre hardiment sa carrière, mais qui bientôt s'épuise, et déplore ses forces perdues, tel je devins à l'aspect de cette bête furieuse, qui, se jetant toujours à ma rencontre, me força de rebrousser dans les ténèbres de la forêt.
Tandis que je roulais dans ces profondeurs, un personnage, que la nuit des temps couvrait de son ombre, se présenta devant moi. Ravi de le trouver dans cette vaste solitude:
—Ayez pitié de moi, m'écriai-je, qui que vous soyez, fantôme ou homme réel.
—Je fus, me répondit-il, mais je ne suis plus un mortel. C'est en Italie et dans la profane Rome que j'ai vécu, vers les derniers jours de César, et sous l'heureux Auguste; Mantoue fut ma patrie [5], et c'est moi qui chantai le pieux fils d'Anchise qui revint d'Ilion, quand les Grecs l'eurent mis en cendres. Mais toi, dis pourquoi tu te replonges dans cette vallée de larmes? pourquoi ne gravis-tu point cette heureuse colline, où tu puiserais à la source des véritables joies?
Saisi de respect, je m'écriai: