[6] Ces trois femmes, que Dante nous peint comme les médiatrices de l'homme envers Dieu, sont tellement voilées sous l'allégorie, qu'il est difficile de rien affirmer sur elles. On a cru que la première était la miséricorde, qui veut sauver l'homme égaré, et qui tempère par ses larmes les rigueurs de la justice divine. La seconde, que le poëte nomme Lucie, représente la grâce que la miséricorde nous envoie. La troisième est la vraie religion, sous le nom de Béatrix, qui se réveille de l'état de contemplation où elle était auprès de Rachel, et devient active pour sauver un malheureux.

On sait que Rachel et Lia sont l'emblème de la vie contemplative et de la vie active dans l'ancienne loi, comme dans la nouvelle Marie et Marthe, soeurs de Lazare… Michel-Ange, dont le génie avait beaucoup de rapports avec celui de Dante, et qui le lisait sans cesse, a sculpté sur le tombeau de Jules II les deux figures de Rachel et de Lia; celle-ci tenant un miroir et tressant une couronne de fleurs, et Rachel appuyée sur ses genoux et levant les yeux au ciel, qu'elle contemple.—Le fleuve inconnu où Dante va périr est encore un sujet allégorique. Au reste, les poëtes, les peintres et les sculpteurs devraient être bien sobres sur les allégories; elles ne produisent ordinairement que des idées froides, à cause de leur obscurité: ce qui exerce trop l'esprit laisse le coeur tranquille.

CHANT III

ARGUMENT

Les deux poëtes arrivent à une immense porte ouverte en tous temps.
Après avoir lu l'inscription, ils passent dans la première enceinte
de l'Enfer, que le fleuve Achéron partage en deux moitiés.
Description du premier supplice.—Discours de Caron.

C'EST MOI QUI VIS TOMBER LES LÉGIONS REBELLES; C'EST MOI QUI VOIS PASSER LES RACES CRIMINELLES; C'EST PAR MOI QU'ON ARRIVE AUX DOULEURS ÉTERNELLES, LA MAIN QUI FIT LES CIEUX POSA MES FONDEMENTS: J'AI DE L'HOMME ET DU JOUR PRÉCÉDÉ LA NAISSANCE, ET JE DURE AU DELÀ DES TEMPS. ENTRE, QUI QUE TU SOIS, ET LAISSE L'ESPÉRANCE [1].

Je vis ces paroles qu'éclairait un feu sombre, écrites sur une porte, et je dis:

—Maître, ces paroles sont dures.

—C'est ici, me répondit le sage, qu'il faut laisser toute crainte; ici doit expirer toute faiblesse: nous voilà dans ces lieux où je t'ai dit que tu verrais les tribus désolées, pour qui il n'est plus de félicité.

Il dit; et, tournant vers moi son visage assuré, il me prit par la main, et m'introduisit dans ces horreurs secrètes.