Après les avoir franchies d'une marche légère, mes illustres guides passèrent par sept entrées diverses [3], et je les suivis dans des prairies verdoyantes. Elles étaient peuplées de grands personnages dont le front calme et le regard serein respiraient la dignité; leur démarche était grave, et le silence qui régnait autour d'eux était à peine interrompu de quelques paroles harmonieuses.

Pour les mieux contempler, nous montâmes sur une colline dont le sommet brillait d'une verdure plus vive et d'un éclat plus pur; et c'est de là que je rassasiai mes yeux du spectacle de ces grandes ombres, dont le souvenir me jette encore dans le ravissement.

Je vis Électre [4]; et parmi ses nombreux descendants, je reconnus
Hector, Énée, et César tout armé, qui roulait des yeux étincelants.
Plus loin étaient Camille, Pentésilée, et Lavinie, assise à côté de son
père. Là, paraissait Brutus, qui chassa Tarquin; ensuite Lucrèce, Julie,
Martia et Cornélie: mais Saladin se promenait seul à l'écart.

Levant mes yeux plus haut, j'aperçus le premier des sages au milieu des nombreux enfants que la philosophie lui a donnés, et recevant sans cesse le tribut de leurs adorations [5]. Socrate et Platon occupaient les premiers degrés après lui: au dessous, je voyais Démocrite, qui livre l'univers au hasard: Diogène, Anaxagore et Thalès; Empédocle, Héraclite et Zénon: je voyais Orphée, Linus et le moraliste Sénèque; ensuite Dioscoride, interrogeant les vertus des plantes; le géomètre Euclide, Ptolémée [6], Hippocrate, Avicenne [7], Galien et le grand commentateur Averroès [8]. Enfin, je ne saurais rappeler ces ombres dont la foule accable mon souvenir, et ma langue ne peut suffire à les nommer [9].

Mais la troupe immortelle s'étant éloignée, mon guide abandonna ces paisibles contrées, et me ramena vers l'atmosphère toujours frémissante et ténébreuse de l'Enfer.

NOTES

SUR LE QUATRIÈME CHANT

[1] Le poëte se sert ici de cette tournure artificieuse pour faire dire à un païen que Jésus-Christ est descendu aux limbes.

[2] Il reste une antique où Homère est ainsi représenté l'épée à la main, comme prince de l'épopée et de la tragédie; car l'Iliade n'est qu'une suite de sujets tragiques, comme l'Odyssée n'est que la peinture des moeurs, ou une vraie comédie.

[3] Ce nombre mystérieux est de la plus haute antiquité. Les Orientaux espèrent aussi d'entrer dans leur Élysée par sept portes. On voit, par la description de celui-ci, le peu d'art que le poëte met à composer un tableau: on se trouve tout à coup dans un paysage riant, éclairé d'un beau jour, sur de vastes prairies, entouré de fontaines et de collines, et tout cela dans les entrailles de la terre, à côté du premier cercle des Enfers! Virgile gagne mieux l'imagination dans la peinture de son Élysée; il en fait un monde à part, qui a son soleil, ses étoiles, ses fleuves et ses arbres. Suumque solem, sua sidera norunt.