—La première des âmes que tu veux connaître, me dit-il, est cette reine fameuse, qui unit au même joug tant de peuples divers; elle se plongea tout entière dans la volupté; et, pour étouffer la voix du blâme, elle osa donner aux fougueux désirs du coeur la sanction des lois: c'est Sémiramis, veuve de Ninus, qui gouverna après lui les États qui tremblent aujourd'hui sous les califes. Celle qui la suit coupa la trame amoureuse de sa vie, après avoir rompu la foi jurée aux cendres de Sichée [3]. Vois à présent la voluptueuse Cléopâtre; Hélène, par qui s'écoulèrent des temps si cruels; l'invulnérable Achille, à qui l'amour ouvrit enfin les portes du trépas. Vois, ajouta-t-il en les désignant de la main, vois Pâris, Tristan [4] et tant d'autres encore, dont cette passion fatale hâta la dernière heure.
Pendant que mon guide rappelait ainsi les noms des femmes et des héros antiques, mes yeux se voilaient de tristesse, et je sentais mon coeur se fondre de pitié.
—Ô poëte! disais-je, je voudrais bien entretenir ces deux ombres qui, dans leur rapide vol, semblent inséparables.
—Quand elles seront plus près de nous, me répondit-il, appelle-les au nom de cet amour qui les enchaîne, et elles viendront à toi.
Sitôt que le tourbillon les porta vers nous:
—Âmes désolées! m'écriai-je, accourez à ma prière, si le ciel ne la rejette pas.
Telles que deux colombes qu'un amour égal ramène aux cris impatients de leur tendre famille, ainsi les deux ombres, traversant la nuit orageuse, volèrent aux sons de ma voix.
—Être pitoyable et bienfaisant, dirent-elles, qui viens visiter ces noirs royaumes, puisque nos maux ont pu t'attendrir, si le ciel n'était à jamais sourd à nos voeux, nous élèverions pour toi nos supplications jusqu'à lui, du centre de cette terre où notre sang fume encore; mais parle, ou daigne nous écouter, et nous répondrons à tes désirs, tandis que la tempête ne mugit plus autour de nous [5]… Pour moi, j'ai vu le jour près des bords où le Pô vient reposer son onde au sein des mers [6]. L'amour, qui porte des coups si sûrs aux coeurs sensibles, blessa cet infortuné [7] par des charmes qu'une mort trop cruelle m'a ravis; et cet amour, que ne brave pas longtemps un coeur aimé, m'attacha à mon amant d'un lien si durable, que la mort, comme tu vois, n'en a pas rompu l'étreinte. Enfin c'est dans les embrassements de l'amour qu'un même trépas nous a surpris tous deux: souvenir amer, dont s'irrite encore ma douleur! mais c'est au fond de l'abîme, à côté de Caïn, qu'ira s'asseoir mon parricide époux.
Ainsi parlait cette ombre, d'une voix douloureuse; et moi je baissai la tête avec tant de consternation, que le poëte me dit:
—A quoi penses-tu?