—Hélas, répondis-je, en quel moment et de quelle douce ivresse ils ont passé aux angoisses de la mort!

Levant ensuite mes yeux sur eux:

—Ô Françoise, repris-je, le récit de vos malheurs m'invite à la pitié et aux larmes; mais dites-moi, quand vos soupirs secrets se taisaient encore, comment l'amour a-t-il osé vous parler son coupable langage [8]?

—Tu as appris d'un sage, me répondit-elle, que le souvenir de la félicité passée aigrit encore la douleur présente; et cependant, si tu aimes à contempler nos infortunes dans leur source, je vais, comme les malheureux, pleurer et te les raconter. Nous lisions un jour, dans un doux loisir, comment l'amour vainquit Lancelot. J'étais seule avec mon amant, et nous étions sans défiance: plus d'une fois nos visages pâlirent et nos yeux troublés se rencontrèrent; mais un seul instant nous perdit tous deux. Lorsqu'enfin l'heureux Lancelot cueille le baiser désiré, alors celui qui ne me sera plus ravi colla sur ma bouche ses lèvres tremblantes, et nous laissâmes échapper ce livre par qui nous fut révélé le mystère d'amour [9].

Tandis que cette ombre parlait, l'autre pleurait si amèrement que je sentis mon coeur défaillir de compassion; et je tombai comme un corps que la vie abandonne.

NOTES

SUR LE CINQUIÈME CHANT

[1] Ce juge, avec sa longue queue, est quelque démon qui se fait son enfer de la place qu'il occupe. L'idée de lui faire faire autour de ses reins autant de tours avec sa queue que le coupable doit descendre de degrés au fond de l'Enfer est une de ces bizarres imaginations qu'on reproche à Dante.

[2] Il nous peint ici le supplice des amants avec des traits qui caractérisent bien la passion orageuse qui a fait le tourment de leur vie. C'est le moral des passions transporté au physique qui en fait la punition; et chaque supplice est pris dans la nature du crime.

[3] C'est Didon. Quant à Sémiramis qui vient d'être nommée, je ne sais pas s'il faut en croire les historiens, lorsqu'ils assurent qu'elle fit une loi qui autorisait les débauches amoureuses.