—Qu'avez-vous dit? Mon fils ne fut pas! mon fils n'est donc plus! mon fils ne jouit plus de la douce clarté des cieux!

Et comme je tardais à lui répondre, il tombe à la renverse et ne reparaît plus.

Mais la grande ombre de Farinat était toujours devant moi et me présentait son visage inaltérable. Bientôt, reprenant son premier entretien:

—J'avoue, me dit-il, que les miens n'ont pas su rentrer dans leur patrie, et ce souvenir me tourmente plus que cette couche enflammée. Mais l'astre qui préside aux Enfers n'aura pas rallumé cinquante fois ses pâles clartés, que tu me payeras cette courte joie [3]. A présent, s'il est vrai que le jour du triomphe ne soit point encore passé pour toi, dis-moi qui peut ainsi réveiller ces haines implacables de ta patrie contre tous les miens?

—Le massacre de tant de citoyens, et les flots de l'Arbia [4], encore rouges de leur sang, justifient assez notre haine immortelle et nos imprécations contre votre mémoire [5].

Farinat secoue la tête en soupirant et me dit:

—Ces mains n'ont pas trempé seules dans leur sang; et certes, Florence m'avait trop donné le droit de me joindre à ses ennemis. Mais, quand l'armée victorieuse signait la destruction de cette malheureuse ville, seul, je résistai et je sauvai ma patrie.

—Ô Farinat, lui dis-je alors, puisse enfin votre illustre race jouir de quelque repos si vous daignez éclaircir le doute où s'égare ma pensée! Il semble, si je ne me trompe, que vous lisiez facilement dans l'avenir, tandis que le présent est voilé pour vous.

Il me répliqua:

—Notre esprit, semblable à ces yeux que l'âge a desséchés, se porte aisément dans les lointains; mais le tableau s'obscurcit en s'approchant de nous, et notre vue s'éteint dans le présent si de nouveaux morts ne descendent pour nous en instruire. Ainsi, le Ciel ne nous a pas en tout frappés d'aveuglement; et toutefois ce dernier rayon doit encore s'éclipser quand le présent et l'avenir iront se perdre dans l'éternité [6].