Quelques costauds du format de celui qui m’escorte sont enfouis jusqu’au cou dans lesdits fauteuils. Derrière le bureau se tient un vieux bonhomme aux cheveux drus, grisonnants. On voit qu’il est vieux à son visage ridé, mais, comme prestance, il se pose là ! Il a d’épais sourcils, l’œil noir et enfoncé, la bouche mince.

Pour les fringues, c’est un Brummell ! Complet bleu croisé, chemise blanche, cravate noire ornée d’un filet bleu. Aux doigts, une quincaillerie valant des milliers de dollars.

Il me regarde venir comme un roi, du haut de son trône, regarde venir le mendigot de la semaine.

Lorsque je suis devant lui, il m’examine silencieusement, implacablement. Son regard est d’une cruelle éloquence : il m’apprend que ma cravate rouge ne va pas du tout avec mon costard gris à rayures, parce qu’elle est elle-même à rayures. Que mes chaussettes bleues sont une hérésie et mes pompes de daim une preuve de mauvais goût.

J’essaie de briser sa contemplation en lui adressant un salut que je m’efforce de rendre cordial, mais il est hypnotisé.

— Si je vous plais tellement, je peux vous avoir ma photo en pied, je murmure.

— A quoi bon ? rétorque-t-il.

Son français est excellent. Sa voix est douce, chaude, comme celle d’un speaker qui donne aux futures mamans des conseils de puériculture.

J avoue que je suis surpris.

— Vous parlez français ? Balbutié-je.