J'ai téléphoné à un garage afin qu'on vienne nous dépanner. Puis à Thiard. N'était-ce pas une ironie du sort de constater à quel point la B 2 nous manquait ? Comme nous n'avions que trois voyageurs, nous avons pu nous caser tous, tant bien que mal, dans l'automobile du docteur, et regagner cahin-caha Saint-Theudère.
J'étais anéanti. Ces deux pneus hors d'usage me navraient.
Une fois au pavillon, je me suis assis près de la cheminée. J'aurais voulu être très vieux. En regardant courir et s'exalter les flammes sur les bûches, un grand désir de renoncement m'envahissait. Hélène me contemplait en silence. Je sentais ses yeux posés sur moi, je n'avais pas besoin de les chercher. Cela ressemblait à une pression de main, chaude et douce. Mes soucis se sont calmés. Un grillon a eu l'idée baroque de chanter par là-haut, dans la cheminée. J'ai pensé à l'enfant qui allait venir. Il m'attraperait les doigts de ses mains avides et fripées.
Alors je me suis ressaisi et, le cœur en paix, j'ai écouté la girouette rouillée du pavillon aux prises avec le vent d'automne…
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Maintenant que, seul dans la chambre, je peux me pencher sur cette année écoulée, je constate avec un calme désespoir que tout ce qui s'y est passé — avec quelle rapidité, grand Dieu ! — était inévitable. Les histoires d'hommes, même lorsqu'elles sont vraies, et elles le sont toujours, obéissent à des règles. Parfois ces règles paraissent logiques aux spectateurs indifférents ; cela provient de ce que les individus se haïssent sans le savoir. Lorsqu'ils ne se haïssent pas, ils s'aiment et c'est encore pire.
Oui, je m'aperçois que tout s'est déroulé logiquement. Chacun a joué le jeu, son jeu. La vie, c'est le monologue mimé d'un milliard d'individus. Le reste n'est que masturbation cérébrale et ronds de jambe.
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Voici comment les choses se sont passées. Car il s'est passé quelque chose, quelque chose de terrible et de très simple. Mais quel raffinement dans cette simplicité !
Le jour qui a suivi le sabotage de nos pneus par les meneurs de grève, je suis allé à V… en automobile avec Maurois. J'avais téléphoné la mauvaise nouvelle à mon associé et j'avais été soulagé de constater que l'annonce de cet incident contrariait fort peu le maître de la Citadelle.