— Vous vous enivrez quelquefois ?

— Non, enfin rarement, et en tout cas pas à mort, comme vous. N'empêche que je trouve votre antibiture épatant.

— Si un jour il vous est nécessaire, venez me trouver, a-t-il grommelé.

Il a ajouté d'un ton hostile :

— Pour l'instant, contentez-vous de la gaze, puisque c'est ce dont vous avez le plus besoin…

Je me suis mordu les lèvres. J'ai jeté un regard à Hélène dans le rétroviseur ; son visage m'a paru aussi blanc que son pansement dans le noir.

* * *

Les Maurois habitaient une sorte de gentilhommière adossée à un piton rocheux, entourée de sapins et flanquée d'une tour basse. La demeure, encore que délabrée, ne manquait pas d'allure et achevait de valoir à son propriétaire le respect que sa fortune sollicitait déjà. Monsieur Maurois possédait les plus beaux vignobles du canton ; ses crus n'étaient pas réputés, mais il leur avait assuré une noblesse d'empire en transformant ses récoltes en vin pétillant connu sous l'appellation de « Clos de la Citadelle » ; ce petit mousseux au goût agréable connaissait une certaine vogue à Paris, dans quelques restaurants avoisinant les Halles où Maurois avait ses petites entrées, car le viticulteur avait la mainmise sur les produits maraîchers de la région qu'il transportait dans la capitale au moyen d'un matériel roulant perfectionné. Éloignés des grands centres, les paysans de ce coin perdu préféraient travailler avec Maurois plutôt que de véhiculer leurs légumes dans des carrioles jusqu'à d'hypothétiques marchés.

Le docteur Thiard, qui récupérait très vite, m'avait en cours de route donné ces quelques indications sans se soucier de la présence, derrière nous, du secrétaire.

— Voyez-vous, a-t-il conclu avant que je n'amorce un impeccable virage devant la propriété, pour réussir dans l'existence — collectivement parlant, bien sûr — il suffit d'être un catalyseur.