C'est à ce moment qu'un homme est sorti d'une salle de classe : une sorte de vieillard massif ; il semblait en état d'hypnose. C'était le père du jeune garçon. Il s'est avancé à petits pas, suivi par le soldat qui le gardait. Le vieux ouvrait la bouche ; on apercevait sa langue grise et des chicots jaunes, plantés de travers dans ses gencives. Il s'est arrêté devant le corps de son fils et l'a contemplé avec hébétude. Puis il a sorti un mouchoir sale de sa poche et s'est mis à épancher le sang qui ruisselait du visage terreux.

Ça nous a subitement dégrisés. Notre excitation est tombée. Nous sommes demeurés pantelants sous les regards effrayés de la populace. Nous avions l'impression d'être nus. Une femme a apporté une caisse de chaux et a dit quelque chose au vieux…

Puis nous sommes allés boire et je me souviens que le vin avait un goût de sang.

* * *

L'après-midi, je suis revenu à l'école. On avait enlevé les cadavres et l'arbre seul paraissait se souvenir des exécutions du matin. J'ai promené mes doigts sur le tronc criblé. Une douce tristesse stagnait en moi. J'étais las et navré. La ville sentait la poussière remuée. Des groupes de civils passaient et repassaient en chantant La Marseillaise. Les jeunes gens brandissaient des armes, les hommes mûrs promenaient des drapeaux français ou alliés, des oriflammes inconnus et même des fanions de sociétés. L'allégresse de la foule ne tombait pas. Elle craquait et jaillissait comme un incendie. Je me suis demandé si elle trouverait longtemps de quoi s'alimenter. Ces visages rouges aux bouches ouvertes et aux yeux fous qui déferlaient sans trêve me semblaient définitivement contractés par la violence d'une joie farouche, aux résonances infinies.

J'ai fait le tour des bâtiments en examinant l'intérieur des salles de classe où étaient parqués les détenus. Ceux-ci ne montraient plus d'accablement. Assis sur les bancs polis par le frottement, pareils à de vieux élèves revenus là pour assister à quelque cours du soir, ils paraissaient résignés. J'ai vu beaucoup d'hommes résignés pendant la guerre ; ils m'ont toujours effrayé. Lorsque l'esprit combatif, lorsque l'instinct de révolte ont disparu d'un individu, lorsqu'un être humain accepte son destin, il commence à devenir terrible, parce que tout contact est rompu entre lui et le reste de l'humanité.

Les prisonniers me regardaient passer avec indifférence. Certains me fixaient mornement, sans témoigner du moindre sentiment de haine ou même de simple curiosité.

J'ai traversé la cour qui, malgré tout, sentait le gosse heureux, la craie écrasée… l'école, et je suis allé en face, du côté des filles où étaient enfermées les femmes. Je cherchais quelqu'un ou quelque chose, je ne savais qui ou quoi : un homme ou une sensation… Assis sur la table du maître, dans la salle de classe, un camarade gardait une dizaine de femmes, sa mitraillette dans les bras comme un enfant endormi. J'ai poussé la porte ; une odeur de fauve et de parfum à bon marché flottait dans la salle.

— Tu tombes bien, m'a dit le geôlier. J'ai une de ces pépies… Les copains sont tous allés se saouler. Ils ne reviendront pas de si tôt. Pour un peu, je filerais une rafale dans le tas et je me tirerais.

Il s'est mis à rire et à regarder les femmes épouvantées.