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Des cyclistes ont commencé d'apparaître. Ils pédalaient au ralenti, bercés par le zonzonnement de leur dynamo. Des fenêtres s'éclairaient dans les agglomérations. La vie reprenait paisiblement.
Paris ! Paris !
La route était parcourue par une caravane de véhicules disparates qui tous, chargés au maximum, s'en allaient déverser dans la capitale des monceaux de victuailles.
La lumière des mille phares pâlissait. La grande métamorphose du jour s'accomplissait. C'était puissant et irrésistible comme une inondation ; peu à peu, le contour des choses se transformait ; des couleurs inattendues surgissaient de l'ombre. Les confins de l'univers résonnaient de bruits inconnus. Nos visages, à Maurois et à moi, sont devenus livides. Nos figures et nos mains, comme vaporisées par une vapeur lubrifiante sécrétée par le moteur, étaient luisantes. Nous ressemblions à des bronzes polis par le frottement ; ainsi nos mains étaient pareilles à celles d'une statue aperçue dans une église et qu'il eût fallu toucher pour obtenir des indulgences partielles.
Les feux d'un projecteur tournaient comme des ailes lumineuses dans le ciel.
— Le camp d'aviation d'Orly ! m'a averti Maurois. Nous tenons le bon bout…
— Maintenant, lui ai-je dit, je me sens dans une telle forme que je serais capable de conduire votre cirque jusqu'au Danemark, s'il le fallait.
Nous avons longé l'aérogare où, dans le petit matin, s'affairait une foule bizarre autour d'avions illuminés comme des buildings. Ensuite, ça a été la banlieue, une station d'essence moderne à laquelle nous nous sommes approvisionnés…
Il a fait complètement jour… Des autobus rangés en bordure des trottoirs se garnissaient d'ouvriers et d'employés. Des garçons laitiers se dandinaient sur leur triporteur. Déjà, des reflets d'or s'accrochaient aux cheminées d'usines. Paris s'éveillait.