Paris ! Nous arrivions.

J'éprouvais l'orgueil du porteur de flamme au moment où il débouche sur le stade.

* * *

Nous avons effectué le déchargement aux Halles, dans une indescriptible cohue. J'étais saoulé de bruits et de mouvements. Tout en lançant aux forts à grand chapeau les cageots de légumes, du haut de mon camion, je regardais à pleins yeux cette vie particulière, colorée et dense, et des bribes du livre de Zola, Le Ventre de Paris, me revenaient en mémoire. Ces entassements, ces montagnes, ces pyramides de végétaux aux teintes vives me confondaient. L'odeur putride qui sourdait de ces amoncellements me prenait à la tête. Il me semblait que toutes les routes de France aboutissaient à ce monstrueux garde-manger.

Après le déchargement, Maurois, qui s'était absenté, est revenu. Il m'a indiqué l'endroit où l'on garait le camion : un immense hangar dans la rue Rambuteau. Puis il m'a emmené au Chien-qui-fume afin que nous puissions nous restaurer. Nous nous sommes installés au premier étage, dans l'angle d'une salle où achevaient de souper une bande de noctambules fatigués. Sur une petite estrade, deux musiciens, vêtus en tziganes de fête foraine, jouaient de l'accordéon et du saxophone pour tâcher — semblait-il — de se tenir éveillés. Ce n'est que lorsque le garçon a posé sur notre table une soupière fumante que j'ai compris à quel point j'avais faim.

— Habituellement, m'a averti Maurois, vous couchez dans le camion, mais, après ce premier voyage, j'estime que vous méritez un bon lit.

Il était sept heures lorsque nous avons quitté la table. J'ai respiré avec une certaine mélancolie l'air léger de cette journée ensoleillée que je ne vivrais pas, puisque j'allais la passer à dormir. A cet instant, j'ai eu besoin d'Hélène. J'ai pensé à elle avec désespoir ; je la sentais si loin dans notre pavillon de Saint-Theudère. Du moins était-elle en sécurité, là-bas. Elle devait s'éveiller dans notre vieux lit de bois. Elle se levait pour aller ouvrir les volets ; j'entendais le bruit des contrevents sur le mur et je voyais la poussière de plâtras qui coulait sur le lierre. C'était l'heure fabuleuse entre toutes où le parc se mettait à vivre vraiment. Hélène savourait ce spectacle et particulièrement ce matin-là, à cause de moi. J'étais embusqué derrière ses yeux pour contempler le ciel neuf dans lequel se dressaient des remparts crénelés de nuages. Des cris de bêtes montaient des taillis : l'air sentait la violette et la mousse mouillée. Et les cheveux d'Hélène… quel parfum menu et bouleversant ils dégageaient ! J'aimais à les respirer, les paupières closes. Pour moi, c'était l'odeur du bonheur.

— Vous paraissez méditatif, a remarqué Maurois.

J'ai secoué la tête. Ma poitrine se serrait, Paris m'écrasait. J'aurais voulu me précipiter dans la cabine du camion pour reprendre la route, pour fuir…

« Hélène ! »