Je ne m'étais pas trompé en pensant que Maurois avait été terrassé par le sommeil. Il ne croyait pas s'être endormi, mais reconnaissait cependant qu'il avait perdu la notion exacte des choses. Traversant la route, le camion avait escaladé le remblai, nous avions dévalé une pente rapide, d'une trentaine de mètres, avant d'aller nous écraser contre un pylône à haute tension en plein champ.

Plus tard, on m'a montré des photographies du véhicule. Je n'ai pu croire que l'on ait retiré deux êtres vivants de cet amoncellement de fer, de bois, de vitres et de pêches.

Dans l'après-midi, Hélène est arrivée en compagnie de Thiard. Ils avaient emprunté la B 2 car le train les aurait obligés à passer par V… Je suis reparti le soir même avec eux. Le docteur chantait en conduisant. Sur le siège arrière, Hélène me tenait dans ses bras.

C'était rudement fameux de vivre encore.

Je me suis laissé dorloter.

A Saint-Theudère, je faisais figure de héros. Les journaux du département avaient reproduit une photo du camion accidenté et tous les paysans ont découpé l'image afin de l'épingler sur le calendrier des Postes.

Au bout de huit jours, mes blessures étaient cicatrisées. Je me suis rendu à la Citadelle, en compagnie d'Hélène, pour prendre des nouvelles de Maurois que l'on avait ramené en ambulance. Le viticulteur s'est montré charmant. Il m'a parlé d'un ton affectueux qui contrastait avec ses manières bourrues.

J'ai aisément compris sa façon d'agir ; lorsqu'on a couru un grave danger aux côtés d'un homme, on ne peut s'empêcher d'éprouver par la suite une âpre attirance pour cet homme-là. A un certain moment, il a fait un signe et sa femme a emmené Hélène au salon sous le prétexte de prendre le thé.

— Mon cher, m'a-t-il déclaré, s'il vous était arrivé quelque chose, je crois que le reste de ma vie en aurait été empoisonné…