— Pierre, m'a-t-elle dit, je n'en peux plus. Aie pitié de moi. Les femmes des routiers sont comme les femmes de marins ; elles doivent passer leur vie à attendre et j'ai tellement attendu depuis toujours… Tu m'entends ? depuis toujours… J'attendais quelque chose, quelqu'un… Et au moment où je n'espérais plus rien, où j'atteignais le fond de l'abîme, tu es venu, mon amour… Et il me faut t'attendre encore.

Elle s'est mise à pleurer. J'ai pris sa tête dans mes mains. Je l'aimais tristement. J'étais prêt à tous les sacrifices.

Depuis pas mal de temps une idée me harcelait. J'ai vu que le moment était venu de la creuser au grand jour.

J'avais été frappé de ce qu'aucune ligne routière ne reliait ce gros bourg à la ville. Je m'étais informé auprès des commerçants ; ceux-ci m'avaient appris qu'avant guerre un vieux bonhomme avait organisé un service plus ou moins régulier en se servant d'un petit car Renault exténué. La guerre avait enrayé sa louable activité. Le vieillard était mort et ses héritiers avaient vendu le car aux Allemands.

Je suis allé trouver Thiard, l'après-midi, pendant qu'Hélène faisait sa sieste. Le brave docteur ouvrait un panaris et j'ai attendu à l'auberge. Je me trouvais dans un tel état d'exaltation que j'ai aussitôt abordé le sujet qui me tenait au cœur devant madame Picard.

L'hôtesse lisait le journal, seule dans la salle ombreuse du café. Je me suis assis en face d'elle.

— Madame Picard, ai-je commencé d'un ton emphatique qui m'amusait, savez-vous quel est le jour de marché à V… ?

— Le vendredi, m'a-t-elle répondu.

— Oui, ai-je poursuivi, c'est le vendredi ; y allez-vous quelquefois ?