— Très rarement.
— Pourquoi ?
— Voyons, s'est-elle exclamée, vous savez bien que la gare est trop éloignée.
— Nous y voilà. Si le service de car qui fonctionnait en 39 était rétabli, iriez-vous plus souvent au marché ?
— Sans doute toutes les semaines.
J'ai savouré cette affirmation. Comme, sur ces entrefaites, le docteur survenait, j'ai exposé mon plan à mes deux interlocuteurs.
Car c'était bien d'un plan qu'il s'agissait, et ce plan se développait dans mon esprit à mesure que je le commentais. Je parlais avec certitude du car moderne qui, un jour prochain, conduirait les habitants de Saint-Theudère à leurs affaires, et qui ramènerait des touristes au village.
— Voyons, me suis-je écrié, emporté par les arguments qui affluaient à mes lèvres, vous habitez un pays magnifique et vous ne vous en rendez pas compte. Votre église a plus de mille ans ; des ruines plus vieilles encore s'écroulent dans vos champs ; je comprends que ce spectacle, à force de vous être familier, vous laisse indifférents, mais songez à ceux qu'il intéresserait. Il suffirait d'un minimum de publicité pour donner un essor touristique à Saint-Theudère. Et puis, avec un car nous pourrions organiser des circuits, des pèlerinages ; il y en a, des bigots dans la région, et des mal foutus pour lesquels le docteur ne peut rien et qui rêvent d'aller tremper leur pied bot, leur ulcère, leur tuberculose osseuse, leur cancer du pylore dans l'eau bénite de Lourdes ! Il y en a des jeunes gens qui aimeraient aller dans les fêtes le dimanche ; et des anciens combattants qui voudraient revoir Douaumont, et des vieilles filles dont le rêve est d'assister à un coucher de soleil sur la baie de Nice… Eh bien, nous pourrions organiser tous ces voyages, emmener chacun dans le coin de France qui l'appelle ! Hein, qu'en dites-vous ?
Le docteur secouait la tête affirmativement en caressant sa barbe ; madame Picard souriait sans quitter son air lointain.
— Voilà pour le beau fixe, a dit Thiard au bout d'un instant de méditation. Maintenant, passons aux objections : vous savez qu'une loi datée du 19 avril 1934 interdit la création de nouvelles lignes de transport routier ?