Elle m'a regardé longuement pour essayer de voir si j'étais sincère.

Je l'étais.

* * *

La vie est bien étrange. Vous faites la connaissance d'une foule de gens. Pendant des laps de temps plus ou moins longs, ceux-ci participent — par leur seule présence — à votre existence. Puis, un concours de circonstances les fait s'éloigner de vous. Ils s'anéantissent et les choses continuent à suivre leur cours normal. Rien n'interrompt votre trajectoire de fœtus attardé. Et voilà qu'un jour ils réapparaissent à nouveau ; ils entrent sur la scène de votre petit théâtre intime ; ils viennent accomplir leur mission puérile et creuse de marionnettes inconscientes. Trois petits tours et puis s'en vont…

Depuis ma fuite de V… en compagnie d'Hélène, je n'avais pas revu Mathias. Je ne pensais plus à lui. Il était allé rejoindre la cohorte des ombres en sommeil, remisées dans le magasin d'accessoires. Nous avions combattu ensemble, mangé dans la même gamelle, bu au même bidon, troussé les mêmes filles, connu les mêmes angoisses. Il était à mes côtés dans la fusillade des miliciens… Et tout de suite après, nos routes avaient bifurqué.

Je l'ai retrouvé chez V.I.L. où il était employé depuis près d'un an comme chauffeur. Ça s'est passé d'une façon très simple. Quelques minutes avant de grimper dans le Fiat pinardier, le chef du roulement m'a dit :

— Vous allez à Libourne avec Mathias.

Sur le moment, je n'ai pas prêté attention au nom, il y a tellement d'homonymes…

Soudain j'ai vu déboucher du garage ce grand diable de Mathias, long et gouailleur, échevelé et les yeux écarquillés.

— Mince alors, s'est-il exclamé, un revenant !