Je ne me fais pas d’illusion. Si je parle du disque, ils me buteront dès que je leur aurai appris la façon dont je me le suis fait ravir… Et si je la boucle, ils me feront tellement de trucs inavouables pour me forcer à parler que je ressemblerai davantage à un paillasson hors d’usage qu’à un as des services secrets lorsqu’ils me cloqueront dans la tirelire la balle libératrice.

Donc, faut que j’y mette du mien pour sortir de l’impasse. Et ça n’est pas en leur bonnissant la dernière de Marius et Olive que je les amadouerai.

Voilà le gros pelé qui s’approche à nouveau. Je bondis en arrière et je biche mon tabouret par un pied. Je le lève aussi haut que me le permet le plafond bas de la cambuse et je le lui abats sur le crâne.

Je sais bien qu’il ne s’agit que d’un modeste tabouret de bois blanc, mais croyez-moi ou allez vous laver les pieds, ça fait autant d’effet à Banski que s’il recevait une goutte de pluie.

Il continue d’avancer sur moi, la tranche rentrée dans les épaules, l’air de moins en moins commode.

Alors, comme il ne me reste pas d’autre recours, j’accepte le corps à corps. Je feinte et je lui place un crochet du droit à la pommette. D’ordinaire, un machin comme ça endort une vache, son veau et son mari… Mais ce mec doit être en fonte car il ne fait pas un pas en arrière.

Simplement il détend son bras et recommence son coup de palette de tout à l’heure. En plus fort.

Du coup je sens qu’entre l’existence et moi il y a incompatibilité d’humeur. J’émets un râle étouffé et je m’effondre…

Je sens, par-delà ma souffrance, que le gros fumelard me ramasse et me charge sur ses épaules… Il grimpe l’escalier.

Je mets tout ce qui me reste de vitalité pour essayer de récupérer un filet d’air. Nous émergeons au-dehors et le vent de la nuit m’aide puissamment. Le gorille fait quelques pas ; il s’arrête… Toujours comme dans un rêve j’entends un grincement. Banski me met à la verticale… Mes pieds s’enfoncent dans du vide, mes jambes suivent…