Lorsque le petit rouquin revient avec du fric suisse et une superbe percerette, je le gratifie d’un pourliche somptueux puis je ferme ma lourde à clé et je me mets au tapin.
C’est bien un panneau de bois que j’ai découvert. Mon outil rentre là-dedans comme dans un nuage. J’y vais molo et je le retire fréquemment du trou pour le passer sous le jet du lavabo afin qu’il ne produise pas le grignotement de souris habituel. Ce qu’il faut éviter à toute force, c’est qu’en traversant, la pointe de la percerette projette un paxon de sciure de l’autre côté. C’est pourquoi en mouillant la mèche, les particules de bois restent collées après. Je redoute autre chose également, c’est de déboucher derrière un meuble ou une glace car je ne connais rien de l’autre chambre. J’ai choisi mon emplacement en me basant seulement sur la topographie de la mienne. Mais j’ai du vase et j’aperçois bientôt un petit filet de lumière. Alors j’éteins l’électricité dans ma chambre pour ne pas révéler ma présence. Je donne encore deux ou trois tours de mèche et j’ajuste mon œil au petit trou. C’est de première ! Le gars qui se loue un fauteuil de ring ne voit pas mieux que moi le spectacle.
Ma vieille dame est dans une tenue assez bizarre, c’est-à-dire qu’elle est toujours fringuée en gonzesse, mais elle a posé sa perruque, ce qui fait que le gars a un air de ne pas en avoir deux, je ne sais pas si vous voyez ce que je veux dire.
Il est assis dans un fauteuil, de trois quarts par rapport à moi, et il semble plongé jusqu’au trognon dans de profondes méditations.
S’il est venu en Suisse pour se reposer, ça promet !
Je reste un long moment à l’observer. Je suis certain de n’avoir jamais vu, fût-ce aux dossiers, la figure de ce pégreleux.
Enfin, je quitte mon poste d’observation parce que c’est un petit jeu à choper un orgelet.
Je traîne un fauteuil à proximité du trou, je prends une pose de sentinelle italienne, et j’attends en regrettant fortement de ne pas m’être fait monter un flacon d’alcool.
Une demi-heure passe. De temps à autre je vérifie que mon gnace ne bronche pas. Il ne paraît pas décidé à entreprendre quoi que ce soit pour le moment.
Entre nous et le Palais d’Hiver, je peux vous avouer que je trouve mon aventure un tantinet saumâtre. Je me fais l’effet du type qui, dans un grand élan, a offert une tournée de champagne générale et qui examine son portelazagne le lendemain, au réveil.