— Oui, dit-il sourdement.

A cette évocation, sa main se crispe sur la crosse de l’arme.

— Je continue toujours, dis-je. Gerfault, le neveu, était un type assez inconsistant. Il avait une maîtresse : la môme qui m’a repris le disque et que vous avez fait buter ce matin… Une petite futée qui n’avait pas froid aux yeux. Bien entendu elle a vu tout le parti à tirer de l’aventure : seulement, il y avait un obstacle : cette mère Fouex qui savait tout ! Avant de pouvoir négocier l’invention, il convenait de liquider la vieille. Alors, ils l’ont empoisonnée…

Je m’arrête. Jusque-là, le type le plus époustouflé par mes salades, c’est encore moi. C’est à moi en effet que je raconte cette histoire. A moi seul. Le déclenchement de mon fameux don de catalyse qui tardait tellement à se produire se met à fonctionner. Tous les éléments de l’affaire qui se sont cristallisés en moi s’assemblent avec aisance dans mon cerveau comme dans un dessin animé. Chacun reprend sa place… C’est bath ! C’est du limpide…

J’entrave tout comme si je le lisais, bien détaillé, bien gratiné, bien croustillant dans mon canard habituel… Je comprends tout ! Oh ! ce que c’est bon de comprendre… Ce que c’est agréable… Ce que ça vous tripote les glandes ! Je comprends que Muller et son Pied Nickelé de Banski, comprenant qu’ils étaient faisandés, se sont retournés contre le grand rouquin ; je comprends que celui-ci a été le premier marri et qu’il les a braqués sur la mère Fouex… A travers la vieille qui venait de claboter, ils ont atteint Gerfault… Ils l’ont serré de près. Celui-ci a pris peur et, sur les conseils de sa môme, s’est barré en Suisse en usant du subterfuge que vous savez. Il s’est fait la paire au moment où Banski avait un tête-à-tête définitif au restaurant, tandis que dehors, au volant de la voiture, Muller le surveillait.

Seulement, il y a eu accroc. Accroc pour la môme de Gerfault. Celui-ci devait emporter en Suisse le détonateur mais le jugeant trop encombrant, il s’est seulement muni de la fameuse rondelle, pièce essentielle de l’engin et a planqué celui-ci…

Cela, il l’indique très sommairement à son amie.

Elle n’a rien de plus pressé que de se mettre en quête du détonateur. Elle le cherche partout, y compris chez la mère Fouex. Elle profite de ce qu’elle est chez elle pour téléphoner au « Monseigneur ». Maintenant, elle n’a plus besoin de son petit Jules à la mie de pain qui ne pourra pas tenir longtemps. Elle sait que les affres des derniers jours ont mis à mal ses nerfs, qu’il est à bout. Peut-être lui a-t-il fait part de son intention de se suicider si le pot aux roses vient à être découvert. Elle lui fait croire qu’il l’est. Son expression « il est trop tard » veut dire qu’on s’est aperçu de ce que le décès de sa tante n’était pas naturel et qu’on le recherche. Elle ne demande pas mieux qu’il se fasse sauter, ça arrange tout. Oui, ça arrange le complice avec lequel elle a tout manigancé et qui attend à Genève. Le complice, c’est le petit jeune homme dont il a été question dans le rapport des policiers de Genève. Hélas ! un mec a brouillé les cartes…

Je bonnis tout ça à Muller.

— C’est exact, dit-il. Vous avez le nez creux, mon cher commissaire. Un vrai don de double vue !