— Inutile, votre chef m’a entretenu de cette question…

— Parfait. Donc mon enquête a pris une autre orientation… Et les Bunks ont été au courant de mes faits et gestes. Une fille de leur bord m’a dit, par la suite, qu’ils m’avaient fait filer… Or ça n’est pas vrai. Je ne me crois pas plus malin que les autres, mais j’ai un sixième sens qui m’avertit de ces sortes de choses. Jamais personne n’a pu me suivre sans que je ne m’en aperçoive aussitôt… Que voulez-vous, c’est ainsi… Je n’ai pas cru une seconde que quelqu’un ait pu jouer à mon ange gardien si longtemps… Donc j’en suis arrivé au raisonnement suivant : si les Bunks connaissent mes faits et gestes et même mes intentions, c’est que quelqu’un les affranchit. Une seule personne pouvait les affranchir à ce point : mon chef. Or, j’ai confiance en lui, figurez-vous. Le petit San-Antonio a alors fait un rapide calcul. Ça venait d’en haut ; les grosses fuites viennent toujours d’en haut ! Le grand patron vous tenait au courant de tout, c’est donc d’ici que vient la fuite. Et si vous rencardez les Bunks, c’est que vous êtes en cheville avec eux. Bon, voici le gros morcif déballé. Maintenant, pour vous montrer que je n’ai pas de l’élastique fusé à la place de la moelle épinière, je vais vous faire part de mon point de vue. Pour une raison qui ne me regarde pas, que je ne demande pas à connaître et dont je me fous éperdument, vous avez scellé une alliance avec les Bunks. Toujours pour cette fameuse raison qui m’indiffère, vous avez placé un type à l’ambassade allemande sous le nom de Bunks. Pour une autre raison qui n’appartient qu’à vous, ce type vous a trahi au profit des Bunks. Vous avez donc résolu de stopper son activité. Mais vous ne vouliez pas vous mêler de ça afin de continuer les relations avec le clan Bunks. Alors vous avez chargé les Services secrets français du turbin. Vous ne demandiez qu’une chose : qu’on vous débarrasse de l’homme que nous détenons… Vous êtes les instigateurs de l’histoire du faux cadavre ; de la sorte, nous étions obligés de nous manifester presque officiellement… Cela prouvait aux Allemands que vous étiez en dehors du coup.

Lorsque je la boucle, mon visage est inondé de sueur. Je me dis que j’y suis allé un peu fort en leur cassant le morceau de cette manière.

Un silence pesant succède à mes paroles.

Enfin, Annenstief s’étire…

— Vous êtes un imaginatif, commissaire, murmure-t-il.

J’en ai la glotte paralysée. Au fond, la moitié au moins de mon laïus est basée sur du bluff. Et si je m’étais foutu dedans, après tout ?

— C’est possible, je murmure… Seulement, je ne pouvais poursuivre à tâtons sans savoir l’objet précis de mon enquête. En somme, mes supérieurs me font travailler pour vous, encore faut-il que je sache ce que vous attendez de moi ?…

Je le contemple. Il joue avec un crayon… Brazine essuie ses lorgnons…

Le silence s’éternise.