C’est duraille parce que le mort que nous voulons doit répondre à un signalement très rigoureux. D’abord ce doit être un homme. Ensuite, il doit mesurer un mètre quatre-vingt-quatre et être âgé d’une trentaine d’années, être blond, posséder toutes ses dents à l’exception d’une prémolaire qui doit être en argent… Vous le voyez, c’est assez compliqué.
Ça l’est même tellement que, jusqu’ici, après avoir visité les morgues de Paris, de Lille, de Rouen, de Reims, de Strasbourg, où l’on nous signalait des macchabées dont la description avoisinait notre prototype idéal, je n’ai pu dénicher l’oiseau rare !
A Lille, j’ai eu un espoir assez sérieux… Il y avait un type blond, d’un mètre quatre-vingt-deux : mais il lui manquait la moitié des chailles et il avait deux doigts sectionnés… c’était pas de pot ! Avec un peu de bonne volonté on serait arrivé à l’arranger…
C’est donc de guerre lasse, comme dit l’autre, que je pousse la lourde de la morgue d’Orléans…
« Qu’est-ce qu’on irait faire à Orléans à dix heures du soir ! » s’exclamait la femme du paysan qui voulait s’acheter une bagnole…
Il est justement dix heures, mais dix heures du matin ! Et si je disais aux gens qui me regardent passer l’objet de ma visite, probable qu’ils feraient une drôle de tirelire !
Un type un peu myope affublé d’un uniforme trop étroit pour lui vient à ma rencontre dans le couloir dallé.
— C’est pourquoi ? demande-t-il…
— C’est au sujet d’un cousin à moi qui a disparu… On m’a signalé à la police que vous aviez parmi vos pensionnaires un homme correspondant à son signalement, puis-je le reconnaître ?
Il est d’accord.