En quittant cette geôle, je me sens si bourré d’amertume que je décide de siphonner un glass pour chasser le bourdon qui rôdaille.

Le café du coin — où nous avons nos habitudes — est tout indiqué pour souscrire à cette nécessité.

Cet établissement, c’est comme qui dirait pour ainsi dire la succursale de la maison Poulaga à laquelle j’ai l’honneur et le désavantage d’appartenir. Le patron est aussi amorphe qu’une tortue atteinte de poliomyélite et la bonniche nous appelle par nos prénoms… A ces heures, l’estanco est presque désert. Quatre pégreleux font une belote à la table du fond en dégustant des Vittel-fraise.

Le taulier lit la dernière, l’ultime de France-Soir en remuant son café.

— Qu’est-ce que ce sera, M’sieur Tonio ? demande la vamp du comptoir. Elle est gentillette, peut-être un peu trop bouffie, dans quatre ou cinq ans elle sera suffisamment fondante pour faire une patronne de troquet. Elle aguichera le client ayant un faible pour l’esthétique d’avant-guerre. Pour le moment, elle se prend pour Ursula Andress. Elle a un corsage en transparent qui laisse voir une combinaison rose et un soutien-trucs noir. Elle avance les lèvres en parlant et les fesses en marchant. Si vous avez le malheur de poser sur sa croupe une main nonchalante, elle brame à la garde, et le patron, qui doit dans les coins lui masser le fignedé, jure que les flics sont les pires saligauds de la création.

C’est dans ce petit univers de bons bougres pas compliqués que j’amène mon grand pif.

— Un Martini, je fais, en réponse à la question professionnelle de la serveuse.

Elle me fait la belle dose.

Pendant que je sirote ma mixture, je songe que la vie est tout ce qu’il y a de tocasson pour certains.

Ainsi, ce Karl Bunks qui moisit dans un petit trou secret et qui ne peut plus rien espérer d’autre qu’une balle dans la calbombe !