Il y a une tabatière comme dans tous les greniers. Je l’ouvre, m’agrippe au rebord et, grâce à un splendide rétablissement, je me hisse sur le toit. Maintenant, s’agit de repérer la géographie du coin. Le toit est en pente raide et je dois y ramper pour ne pas perdre l’équilibre. Devant moi, à une dizaine de mètres, se dresse dans l’ombre un faisceau de cheminées. Si je peux l’atteindre, ce sera un premier pas de fait vers le salut.

Une balle vient briser une tuile à deux centimètres de mon nez. Je me précipite et j’atteins les cheminées.

Ce qu’il y a de bien dans mon cas, c’est qu’on ne peut me tirer dessus d’en bas car le toit fait une avancée protectrice et, d’autre part, par la tabatière ne peut se glisser qu’un individu à la fois. Le type qui me canarde est engagé à mi-buste par l’ouverture. Je le couche en joue et, dès qu’il a craché le restant de son magasin, je lui place une fève en pleine poitrine. Ça le fait tousser drôlement, mais je suis tranquille, on lui ferait avaler une bonbonne de sirop des Vosges que ça ne le guérirait pas.

Grâce à ces cheminées qui font écran, je me dirige vers l’autre extrémité de l’immeuble. Parvenu là sans plus de difficultés, je fais une grimace épouvantable. La ruelle forme un fossé profond d’une douzaine de mètres et large de trois environ. Au-delà, et beaucoup plus bas, se trouve un autre toit. Je sens un frisson me cavaler le long de la tringle. De deux choses l’une : ou je me fais crever sur mon toit, ou j’essaie d’atteindre celui d’en face. J’opte pour la deuxième solution. C’est un drôle de numéro, les enfants ! Ce qui rend ce saut de trois mètres plus périlleux encore, c’est que le point de départ comme le point d’arrivée est en pente. Si je ne réussis pas à atteindre l’autre rivage de tuiles et à m’y cramponner, c’est le plongeon dans le noir, sur les bouilles des sulfatés.

Drôle d’alternative.

Je me recueille l’espace de dix secondes et je me mets à cavaler vers le vide, lorsque je m’estime parvenu à la hauteur du chéneau, je m’élance dans une formidable détente de tout mon être. Il n’y a pas un poil de mon corps qui n’ait pas participé à ce saut. Je l’allonge encore par des mouvements dans le vide. L’air me siffle dans les oreilles.

Je tombe sur le toit d’en face, à plat. Je n’ai pas le temps de me réjouir d’avoir mis assez de sauce, car je me sens glisser sur la pente. J’ai beau écarter les mains et griffer les tuiles, ces carnes défilent à toute allure sous moi. Et puis je m’arrête net car la pointe de mes targettes s’est piquée dans la rigole de zinc. Je me déplace alors en crabe, c’est-à-dire de profil, en continuant à prendre appui sur le chéneau. D’en bas, du toit d’en face que je viens de quitter, retentissent un concert d’exclamations et des coups de feu. Çà et là, des faisceaux de lampe de poche zigzaguent, mais ils sont trop faibles pour permettre des recherches efficaces. Ces glands-là ont oublié de se munir d’un projecteur, car ils pensaient me cueillir au plume, sans trop de difficultés.

Je contourne la maison sur laquelle j’ai atterri. Me voilà sur le surplomb d’une seconde ruelle. Elle est vide, car elle n’est pas comprise dans le secteur du siège.

Je commence à me dire qu’il y a un peu d’espoir.

Je fais une lente volte-face afin de prendre mieux conscience de ma position. Elle n’est pas brillante. Je continue d’avancer, le dos au toit, et, soudain, j’entrevois le salut.