Bientôt je m’arrête pour prêter l’oreille. Pas un bruit, du moins insolite. Juste une chouette qui rouscaille quelque part et des crapauds dans l’herbe humide, qui poussent leurs petits cris bulbeux.
Mes poursuivants ont dû abandonner la chasse. Peut-être qu’ils ont eu les flubes. C’est dangereux de chercher un gnace à minuit dans les bois. Si le pèlerin en question n’est pas la moitié d’une portion de brie, il peut se planquer derrière un fourré et vous assaisonner dans le dos.
À moins d’avoir un clébard pas trop empêché du renifleur à sa disposition, il ne faut jamais espérer, à deux, arrêter un mec en pleine nuit, dans les forêts.
Ils savaient ça, les tordus, et ils ont compris…
Par mesure de sécurité, pourtant, j’allume les cierges[4] pendant un bon moment ; puis, rien ne se produisant, je cherche à m’orienter. L’orientation aussi ça me connaît. J’ai pas besoin de reluquer de quel côté pousse la mousse au pied des arbres. Avec une infinie prudence je me mets en route. Le sac du pauvre Polak me bat toujours les fesses. Il ne contient pas de lapins, c’est trop dur. Après tout, je pourrais bigler un peu l’intérieur…
Je m’avance dans une éclaircie des arbres et je dénoue la ficelle fermant la grosse poche de toile. Grâce au clair de lune on y voit comme en plein jour. Je pousse une exclamation de surprise. Le sac contient quatre tortues de dimensions moyennes.
CHAPITRE II
Je trouverais de la bonté dans le regard d’un huissier que je ne serais pas plus abasourdi.
Faut dire qu’il y a de quoi s’attraper la tirelire à deux mains ! Ça n’est pas tous les jours qu’on rencontre en pleine nuit d’occupation un Polonais ne sachant pas parler français, sur un chemin écarté. Mais lorsque ce Polak-là est attendu au détour d’un chemin par deux types armés de mitraillettes qui l’abattent comme une pipe en terre ; lorsque, avant de mourir, il vous confie le sac qu’il trimbale comme si ce sac contenait sa progéniture, et surtout, lorsqu’on découvre que ledit sac donne asile à quatre braves petites tortues, alors là, les potes, on commence à se demander de quelle couleur était le cheval blanc d’Henri IV.
Si elles étaient en or, ces tortues, je comprendrais qu’il ait risqué sa peau pour elles, le copain ; mais non, ce sont des tortues ordinaires comme on en achète aux petits enfants sages…