Elle ne répond pas. Simplement elle allume une cigarette et, lorsque le côté incandescent est bien à point, elle me l’applique sur la joue.

Du coup, je n’ai plus envie de me marrer. Une délicate odeur de bidoche brûlée se répand à la ronde.

Je serre les dents pour ne pas pousser la beuglante qui s’impose.

Gertrude remet la cigarette entre ses lèvres délicates.

— À propos, dis-je, je connais aussi la recette de la petite espionne sur le gril…

Mais elle ne m’écoute plus. L’appel d’un Klaxon retentit sur la route.

— Vous autres, Français, dit-elle, vous êtes doués pour la cuisine et… le bavardage. Adieu, San-Antonio.

Elle se fait la paire en direction de la bagnole qui l’attend. Moi je reste à mon lien. Et je vous jure sur la tête de votre voisin de palier que je changerais volontiers ma place contre celle du zig qui va se faire faire l’ablation de la vésicule biliaire. Elle n’a rien d’enviable, ma place, pour le quart d’heure !

Figurez-vous que nous sommes dans un coin de l’Isère où j’étais chargé de liquider une petite espionne nazie dont les agissements commencent à faire tartir les gnaces de l’Intelligence Service. La donzelle marne en Angleterre ; cette fille-là a le don du camouflage ! Y a pas mèche de l’identifier lorsqu’elle opère chez les Britanniques. Par miracle, ceux de l’I.S. ont appris qu’elle prenait un peu de repos dans un petit patelin proche de Lyon. Comme je connais la région, le major Parkings[1] m’a délégué pour lui cloquer un peu de plomb dans la cervelle.

Je radine dans le patelin, je repère ma souris qui, du reste, ne fait rien pour se cacher, j’entre en relation avec elle, je lui joue mon grand air à la clarinette à moustache, on va se balader, au crépuscule, dans la verte nature dauphinoise, et, juste comme je m’apprête à lui offrir sa panoplie d’ectoplasme, voilà deux mecs qui sortent d’un buisson, me sautent sur le râble pendant que je suis en train de lui refiler le patin de l’adieu, me saucissonnent, m’attachent sur le plateau d’une scie à débiter-les-arbres-dans-le-sens-de-la-longueur et se trissent à leur voiture tandis que la môme Gertrude éclate de rire et m’explique qu’elle m’a identifié depuis le premier quart d’heure où j’ai amené mes cent quatre-vingts livres dans son espace vital.