Elle me dit sans ambages que des contre-espions comme bibi elle en voit tout le long des trottoirs en regardant par terre, que je serai le souvenir de sa vie qui la fera le plus rigoler. Ensuite de quoi elle va dans le hangar où se tient le moteur de la scie et met le jus.

Nous échangeons les paroles rapportées plus haut et elle s’en va.

Je ne sais pas si vous savez comment fonctionne une scie à fendre les beaux-sapins-rois-des-forêts ? L’engin dont il est présentement question, se compose d’un plateau de bois monté sur deux petits rails et qui avance insensiblement en direction d’une gigantesque lame de scie en mouvement.

D’après mes estimations personnelles, il faut quatre minutes pour que ma petite personne atteigne la scie.

C’est-à-dire que, dans huit minutes, votre ami San-A. sera coupé en deux, comme le premier ver de terre venu. Vous pourrez le voir en coupe et c’est un spectacle qui ne se présente pas tous les jours…

Cette mort-là n’est pas marrante. Vous allez me dire que la mort ne l’est jamais ; tout de même, vous ne m’empêcherez pas de penser que le sort des vignerons qui claquent dans leur cuve est plus enviable que le mien.

La nuit tombe. Le lieu est désert. Je pousse une légère beuglante, non pour vérifier la solidité de mes cordes vocales, mais pour ameuter les populations compatissantes. Les gens du bled ne peuvent pas m’entendre, et, quand bien même ma voix serait aussi puissante qu’une sirène d’alerte, ils ne remueraient pas le petit doigt pour venir voir ce qui se passe. En ces temps d’occupation, ils ont le trouillomètre au-dessous de zéro. Faut dire que, de temps en temps, les Frisés foutent le feu à un fermier, histoire de créer l’ambiance. Je n’ai donc pas plus de chance de me sortir de là que de me faire élire président des États-Unis.

Le plateau de bois continue d’avancer inexorablement. Je sens sur le sommet de mon crâne le léger courant d’air produit par le va-et-vient de la lame. Je crois bien que je n’ai encore jamais eu autant les jetons. Les types qui viennent vous raconter qu’ils n’ont pas peur sont des tocassons ; ils n’ont qu’à venir à mes côtés sur le plateau ; il y a de la place. C’est pas que je tenais à ce que ma carcasse soit empaillée, mais ça me chiffonne d’être coupé par le milieu. D’abord c’est salissant, et ensuite je n’aime pas faire philippine de cette façon. Je me contracte dans mes liens, mais les cordes dont se sont servis les copains ne sont pas en papier… Tout ce que je parviens à faire, c’est à me donner un avant-goût de ce qui m’attend en me cisaillant les poignets et les chevilles.

La situation est tellement horrible que je me dis que tout ça est un mauvais cauchemar : dans une seconde la sonnerie de mon réveille-matin viendra remettre les choses en place. C’est pas vivable un truc pareil !

Hélas, je ne dors pas ; mon histoire est tout ce qu’il y a de plus véridique. Les dents de la scie commencent à me décoiffer. Je me ratatine afin de retarder le plus longtemps possible l’entrée en matière cérébrale.