Et dire que lorsque j’étais môme, j’aimais les bûcherons !
Je me tire de côté, ce mouvement me permet de constater que la scie est actionnée par une courroie de transmission. Ladite courroie passe juste à gauche du plateau mobile. Si j’avais une main libre ce serait un jeu que de la faire glisser de sa poulie. Seulement voilà, je n’ai pas de main libre.
La scie se met à brouter mon crâne, ça me fout comme une décharge électrique. Une énorme vague rouge me submerge. Je gueule tant que ça peut. Un congrès de marchands de journaux ne ferait pas davantage de raffut ! De toutes mes forces je tire sur mes liens. Où ce qu’il est, le zigoto qui sait se déficeler ? J’en ai vu qui se faisaient attacher serré par les badauds, place Clichy, et qui sortaient de leurs liens comme la vaseline sort de son tube lorsqu’on appuie dessus. Si j’avais pu prévoir, je leur aurais demandé de m’affranchir sur leur combine.
J’ai vu aussi, dans un film à la noix, Zorro attaché sur une voie ferrée ; et le train pointait à toute pompe ; le Zorro s’en tirait tout de même ; ça n’avait rien de coton puisque ça se passait dans un film, mais pour moi c’est pas du même.
À force de me jeter de côté pour échapper à la scie, je suis parvenu à distendre un tant soit peu les cordes qui enserrent mon buste. Ma tranche pend, un peu en dehors du plateau, mais je ne perds rien pour attendre car, d’ici peu de temps, c’est ma nuque qui va déguster. « À découper en suivant le pointillé » comme disent les taulards du petit quartier[2].
J’attends, toujours braillant. « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ! » que disait la mère Barbe bleue à sa frangine qui se balançait les châssis[3] du haut de la tour. Et elle voyait radiner un cavalier, la souris. Et le cavalier, c’était le gossier de la dame qui venait prendre ses crosses. Ce que c’est bath, les contes de fées ! Y a toujours le beau zigoto qui se la radine en temps utile. Il bigorne le gros-vilain-méchant et il cramponne la belle damoche par un aileron pour la conduire à l’autel ou à l’hôtel…
V’là cette vacherie de scie qui me rejoint. Et je te gueule de plus belle, au point que du fond de l’Australie y a des sourdingues qui se demandent ce qui se passe ! Et je te tire sur tes ficelles, petit gars, en rêvant que mes cordes deviennent aussi malléables que des fils de parmesan. La lame dentelée me mord le bas du cou. En m’étranglant je parviens à dévier un poil de plus ; de cette façon, c’est le col de ma veste qui biche et ça me donne une vingtaine de secondes de répit. Puis, subito, j’ai l’impression qu’il se produit un léger relâchement dans mes liens. Je tire, ça vient de dix centimètres. Je comprends ce qui se passe : la scie a tranché l’une des cordes. Maintenant, j’ai le haut du buste libéré. De cette façon, je vais être découpé en travers au lieu de l’être en long. Ça durera moins longtemps, mais le résultat sera le même.
Je me penche le plus possible. Avec la bouche, je parviens à choper la courroie de transmission. Quelle secousse ! Je reçois l’équivalent d’un coup de sabre en travers du portrait. La tranche de cuir m’a fendu les commissures des lèvres. Je vais avoir le clapet ouvert jusqu’aux oreilles et je pourrai gober des œufs d’autruche avec leur coquille. Je me rends compte que tout ce qui peut m’arriver, si je réitère cette tentative, c’est de voir mes chailles faire la malle. Comme, d’un autre côté, la scie est en train de me mordre sérieusement le haut du dos, je me dis que je peux sans arrière-pensée risquer ma tête. Autant être décapité d’un coup que de se sentir débité en tranches.
J’y vais de mon plongeon. Et, brusquement, c’est le grand vertige, le grand frisson, le fin des fins. Il me semble que ma tête est séparée de mon buste et dévale les escaliers d’un building. Mon cervelet se balade dans mon crâne comme les boules de la loterie dans la sphère pendant le tirage. Ça craque dans ma nuque, la scie me rentre dans la viande ; je suffoque. Puis c’est, tout à coup, comme une espèce d’explosion. J’ai un goût du sang dans la bouche. Et « pluff », good night, plus rien, le néant, la nuit, le cirage… La communication est coupée !