Quand je reviens à moi, j’entends plus le zonzon du moteur. Simplement y a un rossignol qui fait ses magnes dans un buisson voisin. Il s’égosille à dire que la vie est belle et qu’il va faire voler les plumes de sa rossignolette avant longtemps.

Mes pensées se mettent à l’alignement. Je rassemble tout ce que le Bon Dieu m’a refilé comme intelligence afin d’essayer de piger où j’en suis.

Petit à petit, ça vient. Pour commencer, je constate que j’ai pu faire sauter la courroie. Le moteur a dû s’emballer, puis il s’est arrêté. Ensuite, je m’aperçois que je suis couvert de sang. Si j’avais une main libre je ferais une enquête rapide pour voir ce dont je puis disposer en fait de visage. Je crois bien que je n’ai plus de tarin, que ma bouche est fendue comme celle d’une marionnette, qu’il faudra des années-lumière avant que mes lèvres soient cicatrisées et que je suis partiellement scalpé. À part ça, tout va bien. Si je parviens à intéresser à mon cas un chirurgien esthétique, il pourra acheter un baril de choucroute (c’est ce qui se réchauffe le mieux) et s’enfermer dans la salle d’opération pendant trois ou quatre semaines.

C’est moche tout de même de ressembler à un pain de saindoux. C’est pas qu’on m’ait confondu jamais avec Tyrone Power, mais j’avais la faiblesse de tenir à mon extérieur. Enfin, mieux vaut une bouille ravaudée mais entière, qu’un coquet visage partagé par le mitan.

La nuit est belle. C’est pas le couvre-feu là-haut ! Les étoiles brillent comme dans les romans à dix ronds pour jeune vierge refoulée. Je ne puis pas bouger de mon plateau de bois. Ma seule distraction c’est de bigler la Voie lactée. Seulement une fois que j’ai repéré l’étoile Polaire, le Chariot et la Grande Ourse, je commence à trouver le passe-temps un peu casse-bonbons. Je suis pas du genre bucolique. Moi, j’aime assez parler poésie, mais à condition d’être en compagnie d’une belle môme et qu’il n’y ait pas incompatibilité d’humeur entre ma main et son corsage, vous voyez ce que je veux dire ?

Si vous ne voyez pas, c’est que vous êtes le plus bath ramassis de locdus qui se soient jamais propagés sur cette planète.

J’attends. Le rossignol continue à se prendre pour Caruso. Un petit vent de nuit fait bruire les feuillages (j’ai lu cette phrase dans un roman de Paul Bourget) et les étoiles sont à cent watts. Tout ce qu’il faut pour donner de l’urticaire à un type aussi remuant que moi.

Probable que lorsqu’on me retrouvera je serai couvert de petits champignons verts.

Soudain, il me semble entendre un craquement de brindilles cassées. C’est peut-être un gibier quelconque ?

Je prête l’oreille. Le bruit recommence. Un type débouche du bois proche. En tournant la tête, je l’aperçois sous la lune. Il est grand, vêtu en péquenot et il porte un sac sur ses épaules.