— La prudence et moi, vous savez…

Je me lève et torche mon verre de gnole.

— Voyez-vous, doc, j’ai été envoyé dans la région pour accomplir une mission précise. J’ai lamentablement échoué. Demain soir, un avion doit me prendre quelque part et m’emmener à Londres. Je ne serai pas fier de revenir bredouille. Alors, si j’ai l’occasion de mettre le nez dans une affaire intéressante, vous pensez bien que je ne vais pas m’en priver… Merci pour tout, doc, vous êtes un chic type.

Je lui serre la paluche.

— Si un jour, après la guerre, je me marie, si j’ai des lardons et que ceux-ci attrapent la coqueluche, c’est vous que j’enverrai chercher !

Je boutonne ma veste et quitte la maison du père Martin.

* * *

Il n’y a pas grand monde à la gare. Quelques nabus des environs qui viennent du marché, dont c’est le jour à Bourgoin, et qui vont se taper le prochain dur pour une ou deux stations.

Le mec du guichet aux bifs bouquine un journal du cru pas plus grand qu’une formule de mandat-carte. Un employé à l’air pas bileux colle sur un garde-boue de vélo une fiche d’enregistrement. Tout est tranquille et somnolent.

Je prends un ticket de quai et je sors. La chaleur danse au-dessus de la voie. Sur les bancs peints en vert, quelques soldats allemands roupillent. Un officier se promène sur le quai, les mains au dos. Des sonneries grelottent autour de moi. Jamais je n’ai autant ressenti la douceur de vivre. J’ai de la peine à m’imaginer que ça se bigorne dans tous les coins du monde et qu’il se passe toujours et partout quelque chose.