Je jette un coup d’œil à la pendule. Elle marque moins deux. À gauche, venant de la direction de Grenoble, un train survient. Il grossit, gronde, et ralentit. Je m’aperçois que ça n’est pas un train de voyageurs, mais un train de marchandises. En général ces sortes de convois sont interminables. Celui-ci, au contraire, ne comporte que deux wagons fermés. Chaque wagon est un wagon de queue, c’est-à-dire qu’il est muni d’une espèce de guérite surélevée pour le chef de train. Au lieu de chef de train, il y a deux soldats en armes dans chaque guérite. L’officier allemand vient de gueuler un ordre. Il a la voix d’un lion enrhumé qui parlerait dans un conduit d’égout. Ses hommes qui somnolaient sur les bancs se dressent comme des pantins articulés. Ils sautent sur leurs mitraillettes et s’alignent en bordure de la voie. Ils sont une douzaine environ.
Le train stoppe, puis recule légèrement. L’aiguillage cliquette et, lentement, le convoi s’engage sur une voie de garage. Lorsqu’il y est rangé, des hommes d’équipe détellent la locomotive et les deux wagons restent en plan, cernés par les soldats allemands.
Je donnerais la Légion d’honneur qu’on va me cloquer un jour ou l’autre à titre posthume pour connaître le contenu de ces fameux wagons.
Je voudrais bien m’en approcher, mais c’est assez coton…
Je remarque que les waters se trouvent à proximité. Nonchalamment je m’y rends, la main à la braguette, pour bien signifier l’innocence de mes intentions. Une fois dans les urinoirs, j’arnouche vachement par-dessus le mur. Le toit des gogues fait une avancée et mon manège ne risque pas d’attirer l’attention. Je remarque que chaque wagon est plombé. Ils portent, sur leurs parois, des feuilles imprimées. Je m’écarquille les roberts pour tenter de déchiffrer ce qu’il y a d’écrit dessus, mais je n’ai pas des yeux d’aigle, tout ce dont je m’aperçois, c’est que c’est de l’italien. Le mystérieux tortillard vient de passer les Alpes. Bourgoin est le point prévu pour le changement de locomotive, certainement.
CHAPITRE III
L’arrivée d’un autre train interrompt ma contemplation. C’est un train de voyageurs cette fois. Il ratisse les braves terreux qui se branlaient les cloches sur le quai. Maintenant, excepté mon convoi, il n’y a plus personne dans le secteur. Les employés coltinent quelques caisses débarquées du dernier train, puis quittent la gare pour aller boire un glass à l’un des bistros faisant l’angle de la place.
Je me dis que ça ne sert à rien de regarder ces deux wagons. Je sais comment ils sont faits, et je sais aussi comment sont fringués les costauds de l’armée du Reich qui les gardent.
Je m’apprête à boucler lorsque mon attention — toujours en éveil — est attirée par l’arrivée d’un voyageur.
Si ce type n’est pas le frangin de mon Polak d’hier, moi, je suis un bâton de réglisse. J’ai jamais vu deux frelots se ressembler de cette façon, et pourtant ils ne sont pas jumeaux, car celui-ci est beaucoup plus vieux que l’autre. Mais il est bien de la même couvée : c’est bien le même nez de rapace, les mêmes tifs incandescents, les mêmes yeux tristes et flous…