— À ton aise, fiston, c’est moi qui rince aujourd’hui.

Je glisse le revolver dans ma poche et je lui fais une série légère à la face, juste pour le tatouer un peu ; lorsqu’il a le nez éclaté et l’oreille droite en chou-fleur, je lui administre le même crochet qu’à son collègue.

Puis, estimant que j’ai perdu assez de temps comme ça, je saute sur la plate-forme de la locomotive, tourne le volant en sens inverse et desserre le frein. L’énorme machine s’ébranle, lentement d’abord, puis, comme je continue à dévisser le volant, elle prend de la vitesse. La gare se rapproche rapidement. C’est le moment de chercher un coin tranquille. Je saute de la locomotive, escalade le talus, enjambe la barrière de ciment bordant la voie et cours jusqu’à un petit mur proche. Je m’accroupis derrière et j’attends.

Pas longtemps ! La locomotive quitte la voie principale et s’engage à forte allure sur la voie de garage.

Les factionnaires allemands, surpris par cette arrivée intempestive, hurlent des « Achtung ! » à tous les échos et s’écartent.

Alors c’est brusquement le tonnerre de Zeus qui retentit. Le gros boum d’apocalypse ! Le triomphe du bruit ! La manifestation suprême du badaboum !

On dirait qu’une main géante jongle avec le train. Des morceaux de ferraille, de bois, de bidoche voltigent un peu partout. On entend des cris, des imprécations… Les vitres de la gare se mettent à faire des petits. Un nuage opaque monte de la paisible station. Lorsqu’il est dissipé, j’ai sous les yeux le spectacle de la désolation. Il ne reste à peu près rien des deux wagons sinon un amas de matériaux calcinés. Du contingent de Frizous, je n’aperçois plus qu’un mec complètement jobré qui court dans tous les sens en hurlant aux petits pois et plusieurs blessés. Le reste est mort ou escamoté par la déflagration. J’en découvre un, ou plutôt une partie d’un sur le toit de la gare. Pour ça, le Polak a bien fait les choses. C’était de l’explosif de toute première fraîcheur…

Je me dis qu’il ne s’agit pas de moisir dans le secteur. En général, les incidents de ce genre, ça les rend nerveux, les vert-de-gris !

Ils vont se la ramener en force et jouer à la révolution mexicaine. Ceux qui ne leur plairont pas iront faire une croisière au paradis avant ce soir.

Je me relève et me mets à trotter comme un lapin dans la ruelle.