— Bon. Pour commencer, il s’agit de garer votre voiture. Elle est un peu voyante… Et vous aussi, du reste.

Il passe dans son arrière-boutique et revient en brandissant une clé grosse comme ma jambe.

— Vous allez filer d’ici, car, si l’on ne vous voyait pas ressortir, on trouverait ça suspect et je risquerais d’avoir des ennuis. C’est pourri de mouches dans le coin ! Vous allez rouler en direction de Francheville, à la station de trolleybus il y a un carrefour, tournez à gauche, la route conduit à une grande construction. C’est un séminaire. Une partie est occupée par les Allemands. C’est là que se tient le poste de brouillage.

« Avant d’arriver à la grille du séminaire, vous verrez un petit chemin sur la gauche, suivez-le. Il aboutit à un hangar couvert de tôle ondulée. Le hangar m’appartient. En voici la clé. Vous rentrerez la voiture et vous m’attendrez. Il y a des couvertures dans un coin, vous pourrez en écraser un peu. Au crépuscule, j’irai vous chercher, je vous porterai des vêtements civils…

« Attendez !

Il décroche une « musette » pendue à un clou, derrière la porte et ouvre son frigo. Il y colle une bouteille de pouilly, un morceau de cochon gros comme un ballon de rugby, un pain, un quartier de gruyère et des fruits.

— Ça vous fera prendre patience…

— Merci…

C’est un frère, c’t empereur romain-là !

Je n’ai aucune difficulté pour dénicher le hangar. Il se dresse au bord du ravin, loin de tout. Le coin est tranquille, j’ai croisé en venant des Frisés et des curés, mais ni les uns ni les autres n’ont prêté la moindre attention à la voiture militaire que je pilote (avec un rare brio).