À Vances, comme autrefois, une rainette patiente chante la mélodie de la nuit dans les herbes confuses où, dès l’aurore, les coquelicots dansent le rouge. De lourds nuages gonflent le ciel couleur de roi mage. Les peupliers chuchotent, cependant aucun souffle n’éveille la girouette assoupie dans sa rouille, au faîte du toit.
Depuis mille ans, la rainette qu’Hélène ne verra jamais lance son cri résigné dans la prairie. Depuis mille ans elle essaie de donner aux hommes la certitude béate que le soleil ne reviendra pas. Mais à chaque aube le soleil est là, plein d’aisance au fond d’un horizon de mercure insaisissable.
À chaque crépuscule, au moment où les premières phalènes tombent de la lune, la rainette nostalgique reprend son chant.
Hélène écoute son passé monter bulle à bulle, des vases profondes de la vie. Un bouleversement inattendu vient de fendre son histoire en deux, lui permettant d’apercevoir, superposées comme des couches géologiques, les multiples époques l’ayant hissé jusqu’à ce jour honteux.
Mais de la pauvre aventure humaine qui s’est édifiée chronologiquement sa mémoire ne restitue que des bribes désordonnées. Elle est remplie de faits dans lesquels tout le monde peut puiser pour la juger. Voilà pourquoi personne ne connaît vraiment Hélène, car on ne peut la juger que sur des actes qu’elle n’a jamais pensés. Petit Louis passe sa vie à la traiter de grue… En souvenir, bien sûr, des anciennes parties de cache-cache. Il pense qu’elle appréciait ses caresses incestueuses et décide qu’Hélène a toujours été vicieuse. Et pourtant la petite fille ne s’émouvait nullement de ce contact, elle l’acceptait avec soumission, comme une honte obligatoire de la condition humaine.
« On respire difficilement dans cette chambre ! »
Nous n’avons pas notre cube d’air…
Une vieille expression populaire qui devient vraie et gonfle la tête d’Hélène.
Notre cube d’air, cube d’air…
Leurs huit poumons sont alignés devant une auge emplie d’oxygène vicié et se le disputent…