— Écoutez, commence-t-il brusquement, parvenu au bout d’une pensée ; la situation n’est pas tellement mauvaise : il nous suffit d’attendre quelques jours. Ici, nous ne craignons rien. Lorsque la frénésie des premières heures se sera dissipée, maman ira aux nouvelles, ou bien Hélène, et nous trouverons certainement le moyen de quitter la ville…

— Nous gagnerons la Savoie, renchérit la mère, mon frère nous hébergera le temps qu’il faudra.

Hélène murmure pour elle seule :

— Pleine de fourmis rouges…

Elle pense à un verger où meurt un vieux pommier dont les derniers fruits sont encore excellents. De l’herbe ! Du soleil ! Des fourmis rouges… Elle éprouve une sorte de lointaine envie de pleurer, non par crainte du danger qu’ils courent, tous quatre, non pas à la pensée de ses cheveux répandus à ses pieds comme des pétales, mais à cause du vieux pommier qui meurt doucement sous ses pommes.

Petit Louis remue de sales pensées. Il exerce de mémoire sa cruauté. Parce que, s’il cessait d’être méchant, il pleurerait sûrement.

Le père allonge ses bras sur la table et les regarde pourrir dans la nuit. Ses ongles brillent, tout au bout. Il songe à ses mains : elles ont beaucoup plus vécu que lui. Il en est embarrassé comme de ses enfants. Lui, il a cinquante-huit ans et il voudrait bien mourir un peu : il est tellement las. Il devine, dans l’ombre, le gros ventre de sa femme ; oui, il ferait bon mourir.

La mère ne sait pas très bien. Elle aime tout le monde. Elle n’était pas faite pour vivre ce drame, mais elle le vit mieux que les autres. Elle s’oublie dans leurs maux. Doucement, ses doigts caressent la tête chaude d’Hélène, ses cheveux parfumés, huilés par la brillantine.

— Maman, dit Hélène d’une voix lamentable, en posant sa joue sur le gros ventre habité par un fibrome.

— Ma petite…