La mère lui conseille :
— Attention à ne pas te montrer.
Vivement il se retire et se laisse tomber sur une chaise. Ses lèvres sont toutes blanches, ses joues deviennent exsangues.
— Les idiots ! gronde-t-il, ils sont tous à leurs fenêtres, moches comme des fesses. Leur joie est hideuse. Regardez leurs gueules ! Je me demande comment j’ai pu vivre au milieu d’eux si longtemps. Maintenant leur bidoche m’étouffe, il me semble que je suis prisonnier dans le frigo d’un abattoir. Avant, ils se piétinaient sur les places : Vive Pétain ! Aujourd’hui ils attendent…
— Ils crieront tout de même vive quelque chose, assure Hélène. C’est dans leur nature.
— Et dire qu’autrefois, je croyais faire partie de la foule, rêve Petit Louis. J’aimais courir les fêtes foraines, les cafés bondés, les spectacles. J’aimais me montrer. Il me semblait que tout ce qui existait, existait pour moi. Les femmes me souriaient, les hommes aussi parfois. Je ne pensais pas à les aimer ou à les haïr. Eux, c’était moi. Je me retrouvais à chaque pas dans les regards et dans les gestes d’autrui. Tiens, Hélène, je me souviens d’une fête foraine et d’un tir à la carabine. À chaque coup je foutais dans le 100, la bonne femme du tir applaudissait. Elle disait : « Ça c’est tapé ! » J’aurais pu lui dire n’importe quoi, elle aurait compris. Maintenant lorsque je m’adresse aux gens, j’ai l’impression de parler une autre langue qu’eux. Ils me regardent et baissent les yeux, leurs voix sont molles comme des voix de sourds, on dirait que je leur fais peur. Pourtant on ne voit pas ce que j’ai fait, dis, Hélène ? Les saletés n’éclaboussent pas ; le sang se lave, dis, Hélène ?
— Hélas non, assure Hélène.
Elle prend à pleine main la tignasse brune de son frère, c’est dur comme du poil de noix de coco. La mère pleure ; chez elle ça importe peu, car elle a l’émotion facile, mais tout de même cette fois c’est sérieux. Le père reboit du marc.
Petit Louis pose sa tête contre la poitrine de sa sœur.
— Je fais peur, gémit-il ; avoue, Hélène, que je fais peur.