— Ce que la vie est bête…

Le père a compris. Comme la vieille a raison ! Que viennent-ils faire tous deux dans cette époque néfaste ? Leur jeunesse appartenait à un autre monde. Et de ce monde merveilleux, autour duquel gravitent leurs souvenirs, ils ne s’en seraient jamais échappés, sans leurs enfants. Ils flottent au bout de leurs enfants comme des drapeaux anciens engagés dans une bataille nouvelle.

Un souvenir de jour persiste dans un angle de la fenêtre, un jour couleur de mort. On a l’impression qu’il ne reviendra jamais et que le but de tout c’était cette nuit-là.

Le canon tonne à nouveau. Son coup de gueule mange l’espace et se dissipe en échos sans fin.

— Ça se rapproche, dit le père.

Tous quatre prêtent l’oreille. De nouveaux coups retentissent et montent en volutes dans le ciel.

Petit Louis allume une autre cigarette, pour essayer ses réflexes. La lueur bondissante de l’allumette révèle un court instant son visage crispé, aux yeux bleuâtres où brillent de petites lumières couleur d’acier.

— Tu fumes trop, fait la mère, doucement.

Petit Louis est surpris par cette protestation. Comment sa mère peut-elle poursuivre l’existence de tous les jours, proférer les mêmes paroles et s’intéresser à des gestes éternels ?

Hélène s’assied dans le vieux fauteuil d’osier gémissant.