— Ce que j’étais gourde dans ce complet.
La mère enfouit l’objet critiqué dans son sac. Elle se sent inquiète et déroutée : son fils parle sans cesse de sa jeunesse, avec dévotion, avec nostalgie, alors pourquoi se gausse-t-il soudain de cette petite vérité fixée à jamais sur le carton glacé ? Pourquoi le temps ridiculiserait-il des moments qui ne le furent pas ?
— Il y a également celle-ci, essaye la mère. Elle est prise à Vances, devant l’étang.
Le père la refuse d’un signe de tête. Il en a assez de ces exhibitions de passé : il est lui-même le passé, solide, indifférent.
— Montre, demande Petit Louis.
Un long moment il s’observe.
— Ce paysage : quelle merveille ! s’exclame-t-il. L’étang est couché sur ses joncs pour toujours, et moi ! qu’est-ce que je fous là devant ? Se faire clicher dans la nature, quelle prétention ! détruire son harmonie par notre infecte présence…
— Poète, prends ton luth, ricane Hélène.
— Toi, tu commences par m’enchoser, grince Petit Louis furibond, occupe-toi de tes trouffions. L’uniforme plaît aux femmes, tu dois te rincer l’œil, ils t’excitent les petits bandits, hein, ma grande ? Et puis ils sont vainqueurs ; un vainqueur ça doit valoir son poids d’homme, je suppose…
Hélène se tourne vers l’extérieur. Le défilé est terminé. Maintenant la foule désorientée se malaxe lentement. Beaucoup de soldats sont demeurés dans la cohue et se laissent embrasser complaisamment. Ils serrent des mains au hasard, enfouissent d’humbles présents dans leurs poches et sourient. Leur sourire s’est constitué peu à peu, il a maintenant la fonction d’un organe. Un espoir lointain en avait esquissé les contours et de dures réalités l’ont buriné. C’est désormais une chose achevée.