Je suis seul dans ce danger des autres. J’ai précédé mon existence jusqu’à ce jour et j’attends qu’elle achève de pénétrer en moi. Ce qui se prépare dans cette pièce, ce n’est pas mon avenir, mais mon passé. Les autres ont contribué à me faire, mais les autres sont moi, puisque je les ai assimilés.
L’inutilité des mouvements devient de plus en plus évidente. S’ils étaient capables de réaction, ils crieraient de peur en s’apercevant, car ils sont nullement habitués les uns aux autres et se rencontrent à chaque regard.
Depuis leur naissance, ils s’acheminent vers cette paralysie. Voilà des heures qu’ils luttent contre eux-mêmes, mais maintenant le calme descend en eux comme une grâce. Ils ont appris la résignation.
L’esprit de famille couve encore chez la mère, c’est une sorte de brandon, avivé de temps à autre par des élans maternels ; mais chez le père, le cœur est dévasté et glacé comme un âtre éteint. Le père vit dans de la cendre conservant encore des formes fragiles que chacun de ses mouvements démolit et il s’isole plus obstinément, à mesure que s’unifie son passé.
Les parents sont aussi terrifiants et amples que le silence. Ils reposent, repus de vie, dans cet instant perdu, apprenant le néant de leurs âmes.
La présence d’Hélène palpite doucement. Elle imagine son corps aux formes précises, sa chevelure rousse, et pense à cette silhouette comme à un être étranger qu’elle aurait rencontré par hasard et dont le souvenir se serait fiché dans sa mémoire. Elle se lève et marche en elle, lentement, sans bruit. Pour ne pas l’éveiller, dirait-on.
« Je suis intacte, pense-t-elle, voilà bien ma force et mon éternité. Je me poursuis implacablement tandis que Petit Louis trébuche, sa peur étant trop lourde. Il sait bien qu’un homme se manifeste avant tout pour lui-même. Petit Louis sait qu’il n’existe que pour exister. Il ne signifie rien d’autre que sa vie. Et il tremble de se disparaître. »
Oui ! Petit Louis a peur.
Ses sens sont décentralisés. Ils s’exercent en s’ignorant. Ainsi il voit la table : c’est une table. Il touche la table : ce n’est pas la même table. Il entend le bruit de la table qui répond à son contact : voici une autre table. Il pourrait également la goûter et la sentir, l’effet demeurerait identique. Ses cinq sens ne lui traduisent plus : la table, mais cinq tables.
Signe de mort ? Sans doute, puisqu’il est accablé de cinq vies.