— Si on se couchait !

Hélène dégrafe sa robe et va s’étendre sur le lit. La mère la rejoint.

Le père reste un peu plus seul, les coudes sur la table.

La nuit continue ; un rond de lune s’amorce sur le plancher. Hélène s’endort : les filles dorment vite une fois couchées. Elle se met à rêver d’un gros bonhomme qui s’approche d’elle avec un ventre nu, énorme et terrible.

Le gros homme a des cheveux bruns, rejetés en arrière, mais qui, de chaque côté des oreilles, s’écartent comme des ailes. Elle frissonne, une fièvre inconnue vrille ses muscles. Le gros homme arrache sa jupe imprimée, ses dessous roses, sa peau parfumée. Elle pousse un cri, l’homme recule, alors elle lui tend les bras du pardon. Elle donne un coup de talon au fond de son sommeil, remontant ainsi à fleur de réalité. Puis elle coule à nouveau, emportant la certitude d’avoir étreint sa mère. Une douce horreur s’épanouit en elle, pareille à une fleur de papier dans un verre d’eau.

La mère dort brutalement ; son ventre pèse sur elle. De temps à autre elle pousse un bref gémissement. Quel rêve de rêve vient rôder autour de cette paix précaire ?

La lune rampe dans la pièce, paisible comme le pardon.

Petit Louis ferme les yeux. Le sommeil plane au-dessus de lui comme un oiseau de proie hésitant à se poser. Un long balancement se fait dans sa tête. Il s’installe dans la nuit de ses paupières closes, et s’insensibilise. Par instants une grande vague de néant le submerge et le fait osciller. Mais la vague se retire sans pouvoir l’entraîner. Elle est trop faible pour engloutir une pareille accumulation de pensées.

Petit Louis rouvre les yeux sur la chambre où ils gisent tous quatre, perdus au fond de leur misère. Le père s’est endormi dans le fauteuil d’osier. Deux sous de lune errent sur son visage où croît une barbe profuse. Petit Louis, dans la fantasmagorie des demi-sommeils, rêve que cette barbe pousse, pousse éperdument, comme l’herbe malfaisante des terres abandonnées, et se répand en longues coulées dans la chambre. De temps à autre le canon tonne à travers la barbe de son père. Petit Louis donnerait… (quoi ?) pour tenir la place de l’artilleur. De quelque côté que celui-ci dirige sa pièce. Et même plus simplement, il donnerait… (quoi ?) pour s’endormir vraiment, ne plus penser, ne plus rêvasser à demi ces sortes de cauchemars à grand spectacle.