Et c'est vrai, il n'a pas tué ! Un peu du crime l'a traversé, comme le courant électrique traverse le corps d'un homme qui tient un autre par la main. J'étais le dernier de la chaîne, j'ai pris la décharge. Il faut bien un dernier.
Quand j'étais petit, je me disais : « Je pense que je pense que je pense que je pense. » Comme cela jusqu'à vomir. Ça me faisait songer à l'étiquette collée sur les boîtes de la Vache qui rit, où l'on voit une vache ayant comme boucles d'oreilles d'autres boîtes où figure la même étiquette, ainsi de suite jusqu'à mourir.
Oui, il faut un dernier, et un dernier n'est que la victime d'un nombre.
Blandin croit à l'éternité de sa firme parce qu'elle a cent ans. Mon arrière-grand-père aussi a eu cent ans, lui aussi avait pris l'habitude de l'éternité. On l'a trouvé mort dans son lit, un matin, la bouche ouverte, et on a fermé ce siècle d'erreurs avec un mouchoir noué sur la tête.
* * *
Donc j'étais allé chez Blandin pour lui commander une caisse de Gallifet. J'aime les liqueurs douces. Je les bois à la bouteille. Je bois toujours à la bouteille lorsque je suis seul. Blandin habite du côté de la gare de triage, tout au fond d'une rue déserte qui sent la fumée, le harnais, et la cave près de chez lui. Je revenais paisiblement. La rue est bordée d'un côté par le remblai d'une voie ferrée, de l'autre par un mur infini sur lequel les gamins écrivent des noms de filles, et les grandes personnes des noms d'hommes politiques.
J'étais seul dans la rue. Il pouvait être onze heures. Un petit soleil triste dessinait des ombres. Un chien maigre flairait le mur. Pourquoi ce décor sans pittoresque devint-il mon décor ? Et surtout le décor du maçon ? Le monde entier se condensa pour nous dans cette rue assoupie, et le véritable reste du monde devint tout à coup une chose improbable et sans importance. Cette rue, rien que cette rue au trottoir de terre, au mur immense bégayant ses « Lulu » et ses « A bas Laval ! ».
Le maçon survint. Il allait à bicyclette et ses yeux roses avançaient vers moi comme, la nuit, l'incandescence d'une cigarette.
Et soudain le temps qui ne compte pas compta. Il se traîna comme l'heure que l'on suit des yeux sur le cadran de l'horloge. Il se traîna comme dans son regard se traîne la vitesse d'un coureur.
Le maçon arrivait sur moi. Il ne le savait pas. Il me voyait sans me regarder. Le hasard devint minutieux. Maintenant, je me dis : « Et s'il était allé plus vite, et si j'étais parti plus tôt de chez Blandin ?… »