La philosophie d'Adrien Druet n'allait pas jusqu'à ces considérations. Les pauvres n'ont pas le culte des pensées réconfortantes.

Ce pauvre bougre ressemblait à la faim. Il en avait les dents longues, les joues creuses, le teint blafard, l'estomac étroit et le rire tout en canines. Du reste, il se nourrissait de peu, ses ressources ne lui permettant aucune extravagance gastronomique. Sa constitution chétive lui interdisait les travaux pénibles, son manque d'instruction les ouvrages rémunérés. Druet tenait un modeste emploi chez un escroc-aux-petites-annonces qui lui faisait copier des lettres dix heures par jour, moyennant un salaire ridicule.

Il habitait un appartement obscur et exigu, dans un immeuble frileux. Adrien souffrait de son taudis comme d'un chancre. Ce célibataire funambulesque avait le goût du beau.

La meilleure partie de son argent servait à l'achat de livres pour midinettes. Les idylles ingénues, les passions roses et les drames en mie de pain l'intéressaient fort peu. Ce qu'il demandait à ces opuscules, c'était la vision d'une vie somptueuse et le secret des réussites éclairs. Il n'était jamais déçu par les dactylos épousant leur patron. Il aimait le moteur silencieux des Rolls-Royce, l'ampleur des salons de réception aux lustres immenses où la lumière pleure des larmes de cristal. Il rêvait des buffets honteusement garnis de mets coûteux. Il imaginait les habits, le linge de soie, les bijoux de famille, les petits doigts levés…

Adrien Druet construisait un monde de la richesse qui ressemblait quelque peu, dans sa naïveté, à une image de calendrier. Ce monde possédait, gage certain de sa vérité, des réalités pénibles que Druet admirait néanmoins ; tout lui paraissait grandiose dans cet univers de cinéma, la goutte des vieux messieurs et les blennorragies des jeunes gens.

Et, chaque soir, il commençait un rêve que le sommeil venait interrompre. A peine au lit, il s'imaginait disposant d'une ahurissante fortune, et employait ses insomnies à la gérer.

Il plaçait deux millions à la Caisse d'Épargne. Il achetait une ferme modèle, un grand restaurant afin d'en écouler les produits et une villa sur la Côte d'Azur. C'était là le plan initial ; il s'étoffait de mille détails, variables selon l'humeur ou le dernier livre absorbé.

Adrien avait toujours envié la fortune, mais sans jamais essayer de l'atteindre. Il se regardait dans un miroir et son visage lui assurait qu'il était définitif. Il brossait son habit noir et l'habit ressemblait à une seconde peau. Il examinait son logis et son regard était celui de l'escargot pour sa coquille.

Un jour, pourtant, ses idées se modifièrent.

Le Diable emploie des moyens détournés pour tromper la vigilance de Dieu. Il se présenta à Druet sous les traits d'une péripatéticienne 1 violemment peinturlurée. Cette dernière, par suite d'un mauvais furoncle malencontreusement épanoui sur son nez, n'avait pu réveiller un seul de ces désirs assoupis que l'on appelle les hommes. Désespérée par cette journée vide, elle agrippa Druet au moment où il rentrait de son travail, et, d'une voix gourmande, lui proposa de rares délices dont le seul énoncé brûla l'échine du malheureux.