Faute d'argent, il ne put répondre à l'invite pressante de la femme, et il rentra chez lui la gorge sèche et l'œil trouble. Adrien n'était pas un ascète. Toute la soirée, le romanesque Druet eut, dans un coin de sa mémoire, une bouche en ventouse et un furoncle généreux qui lui paraissaient des gages de voluptés obscures.
Son désir jeta une passerelle entre le néant de sa vie réelle et les magnificences de son néant. Sa catin devint rapidement une idole à demi légendaire, un personnage de tableau dont certaines parties débordaient dans la vie. Il passa sa nuit à la vêtir en princesse et à l'ennoblir de sentiments luxueux.
Au matin, s'examinant dans un miroir, il convint que son visage acquerrait en engraissant une certaine distinction de bon aloi. Son habit lui parut un additif, et son logement pesa sur lui comme l'été sur une charogne.
Ayant découvert une pièce d'un franc dans une de ses poches, il la regarda attentivement et crut reconnaître sa grue dans l'effigie de la République.
La fortune commençait là, mais il fut accablé par l'unité de cette pièce. Décidément, on ne peut pas mesurer le tour du globe avec le mètre étalon.
* * *
Les jours passèrent encore. Les jours passent toujours. Le Diable, qui était fort occupé par la guerre, laissa quelque temps les pauvres de côté, sûr de les retrouver sous leur misère d'où ils ne sortent guère que pour se rendre en enfer ; car, en général, ces gens-là n'ont pas beaucoup de religion. Un jour d'accalmie, il repensa à Adrien Druet et mijota un bon tour. Il aimait beaucoup Druet, le Diable, car, au fond, voyez-vous, il n'est pas si méchant que cela et il n'en veut guère qu'à Dieu et à ses ministres. Il s'agit en quelque sorte d'une rivalité de firmes. Nous autres, humains, sommes bien placés pour comprendre ces choses.
Il fit naître dans le cœur d'Adrien un impérieux besoin de lucre, mais un besoin si ardent, si vivace, si altérant que notre homme chercha avec une telle volonté le moyen de s'enrichir qu'il le trouva.
Il avait dans la ville un vieil oncle, nommé Borchin, qu'il voyait fort peu parce qu'il pensait à lui comme à une chose sans chaleur dont le passé ne laisse aucune trace et dont le présent est un oubli. Cet oncle était un vieux mutilé du travail. Depuis longtemps il vivait sur une seule jambe, tout comme un héron, assurant l'équilibre de sa marche par une jambe de bois. Cet homme vivait chichement malgré un joli magot patiemment amassé. L'avarice était son bien le plus précieux, il le nourrissait par des privations ultimes. Adrien pensa à la fortune de cet oncle, à sa vieillesse, à sa solitude, à son avarice. Il s'en fut trouver le bonhomme et lui proposa de loger ensemble.
— Puisque je suis seul, lui exposa-t-il, venez demeurer chez moi. Je travaillerai et vous ferez le ménage. Ainsi vous n'aurez aucun frais de location ni de nourriture, et nous ne nous ennuierons pas.